Cette année, en
ce
traditionnel Message pour le Carême, je voudrais
m’arrêter pour réfléchir sur
la pratique de l’aumône : elle est une
manière concrète de venir en aide à
ceux qui sont dans le besoin, et, en même temps, un exercice
ascétique pour se libérer de
l’attachement aux biens terrestres. Combien forte est
l’attirance des richesses matérielles, et combien
doit être ferme notre décision de ne pas
l’idolâtrer ! Aussi Jésus affirme-t-il
d’une manière péremptoire :
"Vous
ne pouvez servir Dieu
et l’argent
L’aumône
nous aide à vaincre cette tentation permanente : elle nous
apprend à aller à la rencontre des besoins de
notre prochain et à partager avec les autres ce que, par
grâce divine, nous possédons. C’est
à cela que visent les collectes spéciales en
faveur des pauvres, qui sont organisées pendant le
Carême en de nombreuses régions du monde. Ainsi,
à la purification intérieure s’ajoute
un geste de communion ecclésiale, comme cela se passait
déjà dans l’Église
primitive. Saint Paul en parle dans ses Lettres
à propos de la collecte en faveur de la
communauté de Jérusalem (cf. 2 Cor
8-9 ; Rm 15, 25-27).
2. Selon l’enseignement de l’Évangile, nous ne sommes pas propriétaires mais administrateurs des biens que nous possédons : ceux-ci ne doivent donc pas être considérés comme notre propriété exclusive, mais comme des moyens à travers lesquels le Seigneur appelle chacun d’entre nous à devenir un instrument de sa providence envers le prochain. Comme le rappelle le Catéchisme de l’Église Catholique, les biens matériels ont une valeur sociale, selon le principe de leur destination universelle (cf. n° 2404).
Dans
l’Évangile, l’avertissement de
Jésus est clair envers ceux qui possèdent des
richesses terrestres et ne les utilisent que pour eux-mêmes.
Face aux multitudes qui, dépourvues de tout,
éprouvent la faim, les paroles de saint Jean prennent des
accents de vive remontrance : « Si quelqu'un
possède les biens du monde, et que, voyant son
frère dans le besoin, il lui ferme ses entrailles, comment
l'amour de Dieu demeure-t-il en lui ? » (1
Jn 3,
17). Cet appel au partage résonne avec plus
de force dans les pays dont la population est formée
d’une majorité de chrétiens, car plus
grave encore est leur responsabilité face aux multitudes qui
souffrent de l’indigence et de l’abandon. Leur
porter secours est un devoir de justice avant même
d’être un acte de charité.
3.
L’Évangile met en lumière un aspect
caractéristique de l’aumône
chrétienne : elle doit demeurer cachée.
« Que
ta main gauche ne sache pas ce que fait ta droite », dit
Jésus, « afin que ton
aumône se fasse en secret>Mt 6, 3-4). Et juste avant, il
avait dit qu’il ne faut pas se vanter de ses bonnes actions,
pour ne pas risquer d’être privé de la
récompense céleste (cf.Mt 6, 1-2). La
préoccupation du disciple est de tout faire pour la plus
grande gloire de Dieu. Jésus avertit : « Que votre lumière
luise ainsi devant les hommes, afin qu'ils voient vos bonnes
œuvres et qu'ils glorifient votre Père qui est
dans les cieux
» (Mt
5, 16). Ainsi, tout doit
être accompli pour la gloire de Dieu et non pour la
nôtre. Ayez-en conscience, chers frères et
sœurs, en accomplissant chaque geste d’assistance
au prochain, tout en évitant de le transformer en un moyen
de se mettre en évidence. Si, en faisant une bonne action,
nous ne recherchons pas la gloire de Dieu et le vrai bien de nos
frères, mais nous attendons plutôt en retour un
avantage personnel ou simplement des louanges, nous nous situons
dès lors en dehors de l’esprit
évangélique. Dans la
société moderne de l’image, il importe
de rester attentif, car cette tentation est récurrente.
L’aumône évangélique
n’est pas simple philanthropie : elle est plutôt
une expression concrète de la charité, vertu
théologale qui exige la conversion intérieure
à l’amour de Dieu et des frères,
à l’imitation de Jésus Christ, qui, en
mourant sur la Croix, se donna tout entier pour nous. Comment ne pas
rendre grâce à Dieu pour les innombrables
personnes qui, dans le silence, loin des projecteurs de la
société médiatique, accomplissent dans
cet esprit des actions généreuses de soutien aux
personnes en difficulté ? Il ne sert pas à grand
chose que de donner ses biens aux autres si, à cause de
cela, le cœur se gonfle de vaine gloire : voilà
pourquoi celui qui sait que Dieu « » et dans le
secret le récompensera, ne cherche pas de reconnaissance
humaine pour les œuvres de miséricorde
qu’il accomplit.
4.
En nous invitant à considérer
l’aumône avec un regard plus profond, qui
transcende la dimension purement matérielle, les Saintes
Écritures nous enseignent qu’il y a plus de joie
à donner qu’à recevoir (cf. Act
20, 35). Quand nous agissons
avec amour, nous exprimons la vérité de notre
être : nous avons en effet été
créés non pour nous-mêmes, mais pour
Dieu et pour nos frères (cf. 2 Cor 5,
15). Chaque fois que, par amour pour Dieu, nous partageons nos biens
avec notre prochain qui est dans le besoin, nous
expérimentons que la plénitude de la vie vient de
l’amour et que tout se transforme pour nous en
bénédiction sous forme de paix, de satisfaction
intérieure et de joie. En récompense de nos
aumônes, le Père céleste nous donne sa
joie. Mais il y a plus encore : saint Pierre cite parmi les fruits
spirituels de l’aumône, le pardon des
péchés. « La
charité – écrit-il
– couvre une multitude de
péchés » (1 P
4, 8). La liturgie du Carême le répète
souvent, Dieu nous offre, à nous pécheurs, la
possibilité d’être pardonnés.
Le fait de partager ce que nous possédons avec les pauvres,
nous dispose à recevoir un tel don. Je pense en ce moment au
grand nombre de ceux qui ressentent le poids du mal accompli et qui,
précisément pour cela, se sentent loin de Dieu,
apeurés et pratiquement incapables de recourir à
Lui. L’aumône, en nous rapprochant des autres, nous
rapproche de Dieu, et elle peut devenir l’instrument
d’une authentique conversion et d’une
réconciliation avec Lui et avec nos frères.
5.
L’aumône éduque à la
générosité de l’amour. Saint
Joseph-Benoît Cottolengo avait l’habitude de
recommander : « Ne comptez jamais les
pièces que vous donnez, parce que, je le dis toujours : si
en faisant l’aumône la main gauche ne doit pas
savoir ce que fait la droite, de même la droite ne doit pas
savoir ce qu’elle fait elle-même » (Detti e
pensieri, Edilibri,
n. 201).
À ce propos, combien significatif est
l’épisode évangélique de la
veuve qui, dans sa misère, jette dans le trésor
du Temple « tout ce qu’elle
avait pour vivre
» (Mc
12, 44). Sa
petite monnaie,
insignifiante, devint un symbole éloquent : cette
veuve
donna à Dieu non de son superflu, et non pas tant ce
qu’elle a, mais ce qu’elle est. Elle, tout
entière.
Cet
épisode émouvant s’insère
dans la description des jours qui précèdent
immédiatement la passion et la mort de Jésus, Lui
qui, comme le note saint Paul, s’est fait pauvre pour nous
enrichir de sa pauvreté (cf. 2 Cor 8,
9) ; Il s’est donné tout entier pour nous. Le
Carême nous pousse à suivre son exemple, y compris
à travers la pratique de l’aumône.
À son école, nous pouvons apprendre à
faire de notre vie un don total ; en l’imitant, nous
réussissons à devenir disposés, non
pas tant à donner quelque chose de ce que nous
possédons, qu’à nous donner
nous-mêmes. L’Évangile tout entier ne se
résume-t-il pas dans l’unique commandement de la
charité ? La pratique quadragésimale de
l’aumône devient donc un moyen pour approfondir
notre vocation chrétienne. Quand il s’offre
gratuitement lui-même, le chrétien
témoigne que c’est l’amour et non la
richesse matérielle qui dicte les lois de
l’existence. C’es donc l’amour qui donne
sa valeur à l’aumône, lui qui inspire
les diverses formes de don, selon les possibilités et les
conditions de chacun.
6. Chers frères
et sœurs, le Carême nous invite à nous
« entraîner » spirituellement, notamment
à travers la pratique de l’aumône, pour
croître dans la charité et reconnaître
Jésus lui-même dans les pauvres. Les Actes des Apôtres racontent que
l’apôtre Pierre s’adressa ainsi au
boiteux de naissance qui demandait l’aumône
à la porte du Temple : « Je n'ai ni argent, ni
or ;
mais ce que j'ai, je te le donne : au nom de Jésus-Christ de
Nazareth, lève-toi et marche Act 3, 6). Par
l’aumône, nous offrons quelque chose de
matériel en signe de ce don plus grand que nous pouvons
offrir aux autres, l’annonce et le témoignage du
Christ : en son Nom est la vraie vie. Que ce temps soit donc
caractérisé par un effort personnel et
communautaire d’adhésion au Christ pour que nous
soyons des témoins de son amour. Que Marie, Mère
et Servante fidèle du Seigneur, aide les croyants
à livrer le « combat spirituel » du
Carême avec les armes de la prière, du
jeûne et de la pratique de l’aumône, afin
de parvenir aux célébrations des fêtes
pascales en étant entièrement
renouvelés en esprit. En formulant ces vœux,
j’accorde volontiers à tous la
Bénédiction apostolique.
Du
Vatican, le 30 octobre 2007
BENEDICTUS PP. XVI
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