BENOIT XVI
- LETTRE ENCYCLIQUE 'LA CHARITE DANS LA VERITE'
AUX
ÉVÊQUES
AUX PRÊTRES ET AUX DIACRES
AUX PERSONNES CONSACRÉES
AUX FIDÈLES LAÏCS
ET À TOUS LES HOMMES DE BONNE VOLONTÉ
SUR LE DÉVELOPPEMENT HUMAIN
INTÉGRAL DANS LA CHARITÉ ET DANS LA
VÉRITÉ
INTRODUCTION
1.
L’amour dans la vérité (Caritas
in veritate), dont Jésus s’est fait le
témoin dans sa vie terrestre et
surtout par sa mort et sa résurrection, est la force
dynamique essentielle du
vrai développement de chaque personne et de
l’humanité tout entière.
L’amour –
« caritas » – est une
force extraordinaire qui pousse les personnes à
s’engager avec courage et
générosité dans le domaine de la
justice et de la
paix. C’est une force qui a son origine en Dieu, Amour
éternel et Vérité absolue.
Chacun trouve son bien en adhérant, pour le
réaliser pleinement, au projet que
Dieu a sur lui: en effet, il trouve dans ce projet sa propre
vérité et c’est en
adhérant à cette vérité
qu’il devient libre (cf. Jn 8, 22).
Défendre la
vérité, la proposer avec humilité et
conviction et en témoigner dans la vie
sont par conséquent des formes exigeantes et
irremplaçables de la charité. En
effet, celle-ci « trouve sa joie dans ce qui est vrai
» (1 Co 13, 6).
Toute personne expérimente en elle un élan pour
aimer de manière authentique:
l’amour et la vérité ne
l’abandonnent jamais totalement, parce qu’il
s’agit là
de la vocation déposée par Dieu dans le
cœur et dans l’esprit de chaque homme.
Jésus Christ purifie et libère de nos
pauvretés humaines la recherche de l’amour
et de la vérité et il nous
révèle en plénitude
l’initiative d’amour ainsi que
le projet de la vie vraie que Dieu a préparée
pour nous. Dans le Christ, l’amour
dans la vérité devient le Visage de sa
Personne. C’est notre vocation
d’aimer nos frères dans la
vérité de son dessein. Lui-même, en
effet, est la
Vérité (cf. Jn 14, 6).
2. La
charité est la voie maîtresse
de la doctrine sociale de l’Église. Toute
responsabilité et tout engagement
définis par cette doctrine sont
imprégnés de l’amour qui, selon
l’enseignement
du Christ, est la synthèse de toute la Loi (cf. Mt
22, 36-40). L’amour
donne une substance authentique à la relation personnelle
avec Dieu et avec le
prochain. Il est le principe non seulement des micro-relations:
rapports
amicaux, familiaux, en petits groupes, mais également des
macro-relations:
rapports sociaux, économiques, politiques. Pour
l’Église – instruite par
l’Évangile –, l’amour est tout
parce que, comme l’enseigne saint Jean (cf. 1
Jn 4, 8.16) et comme je l’ai rappelé
dans ma première Lettre encyclique, «
Dieu est amour » (Deus
caritas est): tout provient de
l’amour de Dieu, par lui tout prend
forme et tout tend vers lui. L’amour est le don le
plus grand que Dieu ait
fait aux hommes, il est sa promesse et notre espérance.
Je suis
conscient
des dévoiements et des pertes de sens qui ont
marqué et qui marquent encore la
charité, avec le risque conséquent de la
comprendre de manière erronée, de
l’exclure de la vie morale et, dans tous les cas,
d’en empêcher la juste mise
en valeur. Dans les domaines social, juridique, culturel, politique,
économique, c’est-à-dire dans les
contextes les plus exposés à ce danger, il
n’est pas rare qu’elle soit
déclarée incapable
d’interpréter et d’orienter les
responsabilités morales. De là,
découle la nécessité de conjuguer
l’amour avec
la vérité non seulement selon la direction
indiquée par saint Paul: celle de la
« veritas in caritate » (Ep 4,
15), mais aussi, dans celle inverse et
complémentaire, de la « caritas in veritate
». La vérité doit être
cherchée,
découverte et exprimée dans l’
« économie » de l’amour, mais
l’amour à son tour
doit être compris, vérifié et
pratiqué à la lumière de la
vérité. Nous aurons
ainsi non seulement rendu service à l’amour,
illuminé par la vérité, mais nous
aurons aussi contribué à rendre
crédible la vérité en en montrant le
pouvoir
d’authentification et de persuasion dans le concret de la vie
sociale. Ce qui,
aujourd’hui, n’est pas rien compte tenu du contexte
social et culturel présent
qui relativise la vérité, s’en
désintéresse souvent ou s’y montre
réticent.
3. Par son lien
étroit avec la
vérité, l’amour peut être
reconnu comme une expression authentique
d’humanité
et comme un élément d’importance
fondamentale dans les relations humaines, même
de nature publique. Ce n’est que dans la
vérité que l’amour resplendit
et qu’il peut être vécu avec
authenticité. La vérité est une
lumière qui donne
sens et valeur à l’amour. Cette lumière
est, en même temps, celle de la raison
et de la foi, par laquelle l’intelligence parvient
à la vérité naturelle et
surnaturelle de l’amour: l’intelligence en
reçoit le sens de don, d’accueil et
de communion. Dépourvu de vérité,
l’amour bascule dans le sentimentalisme.
L’amour devient une coque vide susceptible
d’être arbitrairement remplie. C’est
le risque mortifère qu’affronte l’amour
dans une culture sans vérité. Il est la
proie des émotions et de l’opinion contingente des
êtres humains ; il devient
un terme galvaudé et déformé,
jusqu’à signifier son contraire. La
vérité libère
l’amour des étroitesses de
l’émotivité qui le prive de contenus
relationnels et
sociaux, et d’un fidéisme qui le prive
d’un souffle humain et universel. Dans
la vérité, l’amour reflète
en même temps la dimension personnelle et publique
de la foi au Dieu biblique qui est à la fois « Agapè
» et « Lógos
»: Charité et Vérité, Amour
et Parole.
4. Parce que
l’amour est riche de
vérité, l’homme peut le comprendre dans
la richesse, partagée et communiquée,
de ses valeurs. La vérité est, en effet, lógos
qui crée un diá-logos
et donc une communication et une communion. En aidant les hommes
à aller
au-delà de leurs opinions et de leurs sensations
subjectives, la vérité leur
permet de dépasser les déterminismes culturels et
historiques et de se
rencontrer dans la reconnaissance de la substance et de la valeur des
choses.
La vérité ouvre et unit les intelligences dans le
lógos de
l’amour:
l’annonce et le témoignage chrétien de
l’amour résident en cela. Dans le
contexte socioculturel actuel, où la tendance à
relativiser le vrai est
courante, vivre la charité dans la
vérité conduit à comprendre que
l’adhésion
aux valeurs du Christianisme est un élément non
seulement utile, mais
indispensable pour l’édification d’une
société bonne et d’un
véritable
développement humain intégral. Un Christianisme
de charité sans vérité peut
facilement être confondu avec un réservoir de bons
sentiments, utiles pour la
coexistence sociale, mais n’ayant qu’une incidence
marginale. Compris ainsi,
Dieu n’aurait plus une place propre et authentique dans le
monde. Sans la
vérité, la charité est
reléguée dans un espace restreint et
relationnellement
appauvri. Dans le dialogue entre les connaissances et leur mise en
œuvre, elle
est exclue des projets et des processus de construction d’un
développement
humain d’envergure universelle.
5. La
charité est amour reçu et
donné. Elle est « grâce
» (cháris). Sa source est
l’amour
jaillissant du Père pour le Fils, dans l’Esprit
Saint. C’est un amour qui, du
Fils, descend sur nous. C’est un amour créateur,
qui nous a donné l’existence;
c’est un amour rédempteur, qui nous a
recréés. Un amour
révélé et
réalisé par
le Christ (cf. Jn 13, 1) et «
répandu dans nos cœurs par l’Esprit
Saint
qui nous a été donné » (Rm
5, 5). Objets de l’amour de Dieu, les hommes
sont constitués sujets de la charité,
appelés à devenir eux-mêmes les
instruments de la grâce, pour répandre la
charité de Dieu et pour tisser des
liens de charité.
La doctrine
sociale
de l’Église répond à cette
dynamique de charité reçue et donnée. Elle
est
« caritas in veritate in re sociali »:
annonce de la vérité de l’amour du
Christ dans la société. Cette doctrine est un
service de la charité, mais dans
la vérité. La vérité
préserve et exprime la force de libération de la
charité
dans les événements toujours nouveaux de
l’histoire. Elle est, en même temps,
une vérité de la foi et de la raison, dans la
distinction comme dans la
synergie de ces deux modes de connaissance. Le
développement, le bien-être
social, ainsi qu’une solution adaptée aux graves
problèmes socio-économiques
qui affligent l’humanité, ont besoin de cette
vérité. Plus encore, il est
nécessaire que cette vérité soit
aimée et qu’il lui soit rendu
témoignage. Sans
vérité, sans confiance et sans amour du vrai, il
n’y a pas de conscience ni de
responsabilité sociale, et l’agir social devient
la proie d’intérêts privés et
de logiques de pouvoir, qui ont pour effets d’entrainer la
désagrégation de la
société, et cela d’autant plus dans une
société en voie de mondialisation et
dans les moments difficiles comme ceux que nous connaissons
actuellement.
6. «
Caritas in veritate » est
un principe sur lequel se fonde la doctrine sociale de
l’Église, un principe
qui prend une forme opératoire par des critères
d’orientation de l’action
morale. Je désire en rappeler deux de manière
particulière; ils sont dictés
principalement par l’engagement en faveur du
développement dans une société en
voie de mondialisation: la justice et le bien commun.
La justice
tout d’abord. Ubi societas, ibi ius :
toute société élabore un
système
propre de justice. La charité dépasse
la justice, parce qu’aimer c’est
donner, offrir du mien à
l’autre ; mais elle n’existe jamais sans la
justice qui amène à donner à
l’autre ce qui est sien,
c’est-à-dire ce
qui lui revient en raison de son être et de son agir. Je ne
peux pas « donner »
à l’autre du mien, sans lui avoir donné
tout d’abord ce qui lui revient selon
la justice. Qui aime les autres avec charité est
d’abord juste envers eux. Non
seulement la justice n’est pas
étrangère à la charité, non
seulement elle n’est
pas une voie alternative ou parallèle à la
charité: la justice est «inséparable de la charité»,
elle lui est
intrinsèque. La justice est la première voie de
la charité ou, comme le disait Paul
VI, son
«minimum » ,
une partie
intégrante de cet amour en « actes et en
vérité » (1 Jn 3,
18) auquel
l’apôtre saint Jean exhorte. D’une part,
la charité exige la justice: la
reconnaissance et le respect des droits légitimes des
individus et des peuples.
Elle s’efforce de construire la cité de
l’homme selon le droit et la
justice. D’autre part, la charité
dépasse la justice et la complète dans la
logique du don et du pardon.
La cité de
l’homme n’est pas uniquement
constituée par des rapports de droits et de
devoirs, mais plus encore, et d’abord, par des relations de
gratuité, de
miséricorde et de communion. La charité manifeste
toujours l’amour de Dieu, y
compris dans les relations humaines. Elle donne une valeur
théologale et
salvifique à tout engagement pour la justice dans le monde.
7. Il faut
ensuite prendre en grande
considération le bien commun. Aimer quelqu’un,
c’est vouloir son bien et mettre
tout en œuvre pour cela. À
côté du bien individuel, il y a un bien
lié à la vie
en société: le bien commun. C’est le
bien du ‘nous-tous’, constitué
d’individus, de familles et de groupes
intermédiaires qui forment une
communauté sociale.
Ce n’est pas
un bien recherché pour lui-même, mais pour les
personnes qui font partie de la
communauté sociale et qui, en elle seule, peuvent arriver
réellement et plus
efficacement à leur bien. C’est une
exigence de la justice et de la charité
que de vouloir le bien commun et de le rechercher.
Œuvrer en vue du bien
commun signifie d’une part, prendre soin et,
d’autre part, se servir de
l’ensemble des institutions qui structurent juridiquement,
civilement, et
culturellement la vie sociale qui prend ainsi la forme de la pólis,
de
la cité. On aime d’autant plus efficacement le
prochain que l’on travaille
davantage en faveur du bien commun qui répond
également à ses besoins réels.
Tout chrétien est appelé à vivre cette
charité, selon sa vocation et selon ses
possibilités d’influence au service de la pólis.
C’est là la voie
institutionnelle – politique peut-on dire aussi –
de la charité, qui n’est pas
moins qualifiée et déterminante que la
charité qui est directement en rapport
avec le prochain, hors des médiations institutionnelles de
la cité.
L’engagement pour le bien commun, quand la charité
l’anime, a une valeur
supérieure à celle de l’engagement
purement séculier et politique. Comme tout
engagement en faveur de la justice, il s’inscrit dans le
témoignage de la
charité divine qui, agissant dans le temps,
prépare l’éternité. Quand
elle est
inspirée et animée par la charité,
l’action de l’homme contribue à
l’édification de cette cité
de Dieu universelle vers laquelle avance
l’histoire de la famille humaine. Dans une
société en voie de mondialisation,
le bien commun et l’engagement en sa faveur ne peuvent pas ne
pas assumer les
dimensions de la famille humaine tout entière,
c’est-à-dire de la communauté
des peuples et des Nations,
au point de
donner forme d’unité et de paix à la cité
des hommes, et d’en faire, en
quelque sorte, la préfiguration anticipée de la
cité sans frontières de Dieu.
8. En publiant
en 1967 l’encyclique Populorum
progressio, mon vénérable
prédécesseur Paul
VI a
éclairé le grand thème du
développement des peuples de la splendeur de la
vérité et de la douce lumière de la
charité du Christ. Il a affirmé que
l’annonce du Christ est le premier et le principal facteur de
développement
et il nous a
laissé la consigne d’avancer sur la route du
développement de tout notre cœur
et de toute notre intelligence,
c’est-à-dire
avec l’ardeur de la charité et la sagesse de la
vérité. C’est la
vérité
originelle de l’amour de Dieu – grâce qui
nous est donnée – qui ouvre notre vie
au don et qui rend possible l’espérance en un
« développement (…) de tout
l’homme et de tous les hommes » ,
en passant «
de conditions moins humaines à des conditions plus humaines
»,
et cela en
triomphant des difficultés inévitablement
rencontrées sur le chemin.
Plus de
quarante ans
après la publication de cette encyclique, je
désire honorer la mémoire de Paul
VI, et
rendre hommage à ce grand Pontife, en reprenant ses
enseignements sur le
développement humain intégral et en me
plaçant sur la voie qu’ils ont
tracée, afin de les actualiser aujourd’hui. Ce
processus d’actualisation
commença avec l’encyclique Sollicitudo
rei socialis, par laquelle le Serviteur de Dieu Jean-Paul
II
voulut commémorer la publication de Populorum
progressio à l’occasion de son
vingtième anniversaire. Jusque là une
telle commémoration n’avait
été réservée
qu’à l’encyclique Rerum
novarum. Vingt ans après,
j’exprime ma conviction que Populorum
progressio mérite
d’être considérée comme
l’encyclique « Rerum
novarum de l’époque
contemporaine » qui éclaire le chemin de
l’humanité
en voie d’unification.
9.
L’amour dans la vérité – caritas
in veritate – est un grand défi pour
l’Église dans un monde sur la voie
d’une mondialisation progressive et
généralisée. Le risque de notre
époque
réside dans le fait qu’à
l’interdépendance déjà
réelle entre les hommes et les
peuples, ne corresponde pas l’interaction éthique
des consciences et des
intelligences dont le fruit devrait être
l’émergence d’un
développement
vraiment humain. Seule la charité,
éclairée par la lumière de la raison
et
de la foi, permettra d’atteindre des objectifs de
développement porteurs
d’une valeur plus humaine et plus humanisante. Le partage des
biens et des
ressources, d’où provient le vrai
développement, n’est pas assuré par le
seul
progrès technique et par de simples relations de convenance,
mais par la
puissance de l’amour qui vainc le mal par le bien (cf. Rm
12, 21) et qui
ouvre à la réciprocité des consciences
et des libertés.
L’Église
n’a pas de
solutions techniques à offrir
et ne prétend « aucunement s’immiscer
dans la politique des États ».
Elle a toutefois une mission de vérité
à remplir, en tout temps et en toutes
circonstances, en faveur d’une société
à la mesure de l’homme, de sa dignité
et
de sa vocation. Sans vérité, on aboutit
à une vision empirique et sceptique de
la vie, incapable de s’élever au-dessus de
l’agir, car inattentive à saisir les
valeurs – et parfois pas même le sens des choses
– qui permettraient de la
juger et de l’orienter. La fidélité
à l’homme exige la
fidélité à la
vérité qui,
seule, est la garantie de la liberté (cf.
Jn 8, 32) et
de la
possibilité d’un développement humain
intégral. C’est pour cela que
l’Église la recherche, qu’elle
l’annonce sans relâche et qu’elle la
reconnaît
partout où elle se manifeste. Cette mission de
vérité est pour l’Église une
mission impérative. Sa doctrine sociale est un aspect
particulier de cette
annonce: c’est un service rendu à la
vérité qui libère. Ouverte
à la vérité,
quel que soit le savoir d’où elle provient, la
doctrine sociale de l’Église est
prête à l’accueillir. Elle rassemble
dans l’unité les fragments où elle se
trouve souvent disséminée et elle
l’introduit dans le vécu toujours nouveau de
la société des hommes et des peuples.
CHAPITRE
I
LE MESSAGE DE
POPULORUM PROGRESSIO
10. Plus de
quarante ans après la
publication de Populorum
progressio, sa relecture nous invite à
rester fidèles à son message de
charité et de vérité, en le
replaçant dans le cadre du magistère propre de Paul
VI et,
plus généralement, à
l’intérieur de la tradition de la doctrine sociale
de
l’Église. Par ailleurs, il faut évaluer
les multiples termes dans lesquels se
pose aujourd’hui, à la différence
d’alors, le problème du développement.
Le
point de vue correct est donc celui de la Tradition de la foi
des Apôtres ,
patrimoine ancien et nouveau hors duquel Populorum
progressio serait un document privé de
racines et les questions liées
au développement se réduiraient uniquement
à des données d’ordre sociologique.
11. Populorum
progressio fut publiée
immédiatement après la conclusion du Concile
œcuménique Vatican II. Dès
ses premiers paragraphes, l’encyclique affirme
son rapport intime avec le Concile.
Vingt ans plus tard, dans Sollicitudo
rei socialis, Jean-Paul
II
soulignait à son tour le rapport fécond de cette
encyclique avec le Concile
et, en particulier, avec la Constitution pastorale Gaudium
et Spes .
Je désire moi aussi rappeler ici l’importance du Concile
Vatican II pour l’encyclique de Paul
VI et, à
sa suite, pour tout le magistère social des Souverains
Pontifes. Le Concile
a approfondi tout ce qui appartient depuis toujours à la
vérité de la foi,
c’est-à-dire que l’Église,
qui est au service de Dieu, est au service du monde
selon les critères de l’amour et de la
vérité. C’est
précisément de cette
vision que partait Paul
VI pour
nous faire part de deux grandes vérités. La
première est que toute
l’Église,
dans tout son être et tout son agir, tend à
promouvoir le développement
intégral de l’homme quand elle annonce,
célèbre et œuvre dans la
charité.
Elle a un rôle public qui ne se borne pas à ses
activités d’assistance ou
d’éducation, mais elle déploie toutes
ses énergies au service de la promotion
de l’homme et de la fraternité universelle quand
elle peut jouir d’un régime de
liberté. Dans bien des cas, cette liberté est
entravée par des interdictions et
des persécutions, ou même limitée quand
la présence publique de l’Église est
réduite à ses seules activités
caritatives. La seconde vérité est que le
développement authentique de l’homme concerne
unitairement la totalité de la
personne dans chacune de ses dimensions .
Sans la perspective d’une vie éternelle, le
progrès humain demeure en ce monde
privé de souffle. Enfermé à
l’intérieur de l’histoire, il risque de
se réduire
à la seule croissance de l’avoir.
L’humanité perd ainsi le courage
d’être
disponible pour les biens plus élevés, pour les
grandes initiatives
désintéressées qu’exige la
charité universelle. L’homme ne se
développe pas
seulement par ses propres forces, et le développement ne
peut pas lui être
simplement offert. Tout au long de l’histoire, on a souvent
pensé que la
création d’institutions suffisait à
garantir à l’humanité la satisfaction
du
droit au développement. Malheureusement, on a
placé une confiance excessive dans
de telles institutions, comme si elles pouvaient atteindre
automatiquement le
but recherché. En réalité, les
institutions ne suffisent pas à elles seules,
car le développement intégral de
l’homme est d’abord une vocation et suppose
donc que tous prennent leurs responsabilités de
manière libre et solidaire. Un
tel développement demande, en outre, une vision
transcendante de la personne;
il a besoin de Dieu: sans Lui, le développement est
nié ou confié aux seules
mains de l’homme, qui s’expose à la
présomption de se sauver par lui-même et
finit par promouvoir un développement
déshumanisé. D’autre part, seule la
rencontre de Dieu permet de ne pas “voir dans
l’autre que l’autre”,
mais de reconnaître en lui l’image de Dieu,
parvenant ainsi à découvrir
vraiment l’autre et à développer un
amour qui “devienne soin de l’autre pour
l’autre”.
12. Le lien
existant entre Populorum
progressio et le Concile
Vatican II ne représente pas une coupure entre le
magistère social de Paul
VI et
celui des Papes qui l’avaient
précédé, étant
donné que le Concile
est un approfondissement de ce magistère dans la
continuité de la vie de
l’Église .
En ce sens, certaines subdivisions abstraites de la doctrine sociale de
l’Église sont aujourd’hui
proposées qui ne contribuent pas à clarifier les
choses, car elles appliquent à l’enseignement
social pontifical des catégories
qui lui sont étrangères. Il n’y a pas
deux typologies différentes de doctrine
sociale, l’une pré-conciliaire et
l’autre post-conciliaire, mais un unique
enseignement, cohérent et en même temps toujours
nouveau.
Il est juste de remarquer les caractéristiques propres
à chaque encyclique, à
l’enseignement de chaque Pontife, mais sans jamais perdre de
vue la cohérence
de l’ensemble du corpus doctrinal.
Cohérence ne signifie pas fermeture, mais plutôt
fidélité dynamique à une
lumière reçue. La doctrine sociale de
l’Église éclaire d’une
lumière qui ne
change pas les problèmes toujours nouveaux qui surgissent.
Cela préserve le caractère à la fois
permanent et historique de ce « patrimoine
» doctrinal
qui, avec ses caractéristiques spécifiques,
appartient à la Tradition toujours
vivante de l’Église .
La doctrine sociale est construite sur le fondement transmis par les
Apôtres
aux Pères de l’Église, reçu
et approfondi ensuite par les grands Docteurs
chrétiens. Cette doctrine renvoie en définitive
à l’Homme nouveau, au « dernier
Adam qui est devenu l’être spirituel qui donne vie
» (1 Co 15, 45),
principe de la charité qui « ne passera jamais
» (1 Co 13, 8). Elle
reçoit le témoignage des saints et de tous ceux
qui ont donné leurs vies pour
le Christ Sauveur dans le domaine de la justice et de la paix. En elle,
s’exprime la mission prophétique des Souverains
Pontifes: guider d’une manière
apostolique l’Église du Christ et discerner les
nouvelles exigences de
l’évangélisation. C’est pour
ces raisons que Populorum
progressio, inscrite dans le grand courant de la
Tradition, est
encore en mesure de nous parler aujourd’hui.
13. Outre son
rapport avec l’ensemble
de la doctrine sociale de l’Église, Populorum
progressio est étroitement
liée à tout le magistère de Paul
VI
et, en particulier, à son magistère social. Cet
enseignement social fut d’une
grande portée: il réaffirma
l’importance déterminante de
l’Évangile pour
l’édification d’une
société de liberté et de justice, dans
la perspective
idéale et historique d’une civilisation
animée par l’amour. Paul
VI
comprit clairement que la question sociale était devenue
mondiale
et il saisit l’interaction existant entre
l’élan vers l’unification de
l’humanité et l’idéal
chrétien d’une unique famille des peuples,
solidaire dans
une commune fraternité. Il désigna le
développement, compris au sens humain
et chrétien, comme le cœur du message social
chrétien et proposa la charité
chrétienne comme force principale au service du
développement. Poussé par le
désir de rendre l’amour du Christ pleinement
visible à ses contemporains, Paul
VI
affronta avec décision d’importantes questions
morales, sans céder aux
faiblesses culturelles de son temps.
14. Dans la
lettre apostolique Octogesima
adveniens de 1971, Paul
VI
aborda par la suite la question du sens de la politique et du péril
représenté par des visions utopiques et
idéologiques qui compromettaient sa
qualité éthique et humaine. Il s’agit
de sujets étroitement liés au
développement. Malheureusement, les idéologies
néfastes ne cessent de fleurir.
Conscient du grand danger de confier à la seule technique
tout le processus du
développement, qui ainsi demeurerait sans ligne directrice, Paul
VI avait
déjà mis en garde contre
l’idéologie technocratique,
particulièrement forte
aujourd’hui.
Considérée en elle-même, la technique
est ambivalente. Si, d’un côté, certains
tendent aujourd’hui à lui confier la
totalité du processus de développement, de
l’autre on assiste à la naissance
d’idéologies qui nient in toto
l’utilité même du
développement, qu’elles considèrent
comme foncièrement
antihumain et exclusivement facteur de dégradation. Ainsi,
finit-on par
condamner non seulement l’orientation parfois fausse et
injuste que les hommes
donnent au progrès, mais aussi les découvertes
scientifiques elles-mêmes qui,
utilisées à bon escient, constituent au contraire
une occasion de croissance
pour tous. L’idée d’un monde sans
développement traduit une défiance à
l’égard
de l’homme et de Dieu. C’est donc une grave erreur
que de mépriser les
capacités humaines de contrôler les
déséquilibres du développement ou
même
d’ignorer que l’homme est constitutivement tendu
vers l’« être davantage ».
Absolutiser idéologiquement le progrès technique
ou aspirer à l’utopie d’une
humanité revenue à son état premier de
nature sont deux manières opposées de
séparer le progrès de son évaluation
morale et donc de notre responsabilité.
15. Deux autres
documents de Paul
VI sont
moins directement liés à la doctrine sociale:
l’encyclique Humanæ
vitæ du 25 juillet 1968 et
l’exhortation apostolique Evangelii
nuntiandi du 8 décembre 1975. Ils sont
cependant très importants pour
discerner le sens pleinement humain du
développement proposé par
l’Église.
Il est donc opportun de les lire en les mettant eux aussi en relation
avec Populorum
progressio.
L’encyclique
Humanæ
vitæ souligne la signification tout
à la fois unitive et procréative de
la sexualité, posant ainsi comme fondement de la
société le couple des époux,
homme et femme, qui se reçoivent l’un
l’autre dans la distinction et dans la
complémentarité; en tant donc que couple ouvert
à la vie .
Il ne s’agit pas ici de morale purement individuelle: Humanæ
vitæ montre les liens forts qui
existent entre éthique de la vie et
éthique sociale, en inaugurant une
thématique magistérielle qui a pris
corps dans différents documents, et finalement dans
l’encyclique Evangelium
vitæ
de Jean-Paul
II .
L’Église propose avec force ce lien entre
éthique de la vie et éthique sociale,
consciente qu’une société ne peut
« avoir des bases solides si, tout en
affirmant des valeurs comme la dignité de la personne, la
justice et la paix,
elle se contredit radicalement en acceptant et en tolérant
les formes les plus
diverses de mépris et de violation de la vie humaine,
surtout si elle est
faible et marginalisée ».
L’exhortation
apostolique Evangelii
nuntiandi, pour sa part, est
très étroitement lié au
développement, dans la mesure où «
l’évangélisation – comme
l’écrivait Paul
VI – ne
serait pas complète si elle ne tenait pas compte des
rapports concrets et
permanents qui existent entre l’Évangile et la vie
personnelle et sociale de
l’homme.
« Entre l’évangélisation et
la promotion humaine – développement,
libération –
il y a en effet des liens profonds »
: conscient de cela, Paul
VI
établissait un rapport clair entre l’annonce du
Christ et la promotion de la
personne dans la société. Le
témoignage de la charité du Christ à
travers
des œuvres de justice, de paix et de développement
fait partie de
l’évangélisation car, pour
Jésus Christ, qui nous aime, l’homme tout entier
est important. C’est sur ces enseignements importants que se
fonde l’aspect
missionnaire
de la doctrine sociale de l’Église en tant que
composante essentielle de
l’évangélisation.
La doctrine sociale de l’Église est annonce et
témoignage de foi. C’est un
instrument et un lieu indispensable de l’éducation
de la foi.
16. Dans Populorum
progressio, Paul
VI a
voulu nous dire, avant tout, que le progrès, dans son
apparition et son
essence, est une vocation: « Dans le
dessein de Dieu, chaque homme est
appelé à se développer car toute vie
est vocation ».
C’est précisément ce qui autorise
l’Église à intervenir dans les
problématiques
du développement. Si ce dernier ne concernait que des
aspects techniques de la
vie de l’homme, et non le sens de sa marche dans
l’Histoire avec ses autres
frères ou la définition du but d’un tel
cheminement, l’Église n’aurait aucun
titre pour en parler. Comme Léon
XIII
dans Rerum
novarum,
Paul
VI
était conscient de s’acquitter d’un
devoir propre à sa charge, en projetant la
lumière de l’Évangile sur les questions
sociales de son temps .
Définir
le
développement comme une vocation, c’est
reconnaître, d’un côté,
qu’il naît
d’un appel transcendant et, de l’autre,
qu’il est incapable de se donner par
lui-même son sens propre ultime. Ce n’est pas sans
raison que le mot “vocation”
revient dans un autre passage de l’encyclique, où
il est affirmé: « Il n’y a
donc d’humanisme vrai qu’ouvert à
l’Absolu, dans la reconnaissance d’une
vocation, qui donne l’idée vraie de la vie humaine
».
Cette vision du développement est le cœur de Populorum
progressio et anime toutes les
réflexions de Paul
VI sur
la liberté, la vérité et la
charité dans le développement. C’est la
raison
principale pour laquelle cette encyclique demeure encore actuelle de
nos jours.
17. La vocation
est un appel qui
réclame une réponse libre et responsable. Le
développement humain intégral
suppose la liberté responsable de la personne et
des peuples: aucune
structure ne peut garantir ce développement en dehors et
au-dessus de la
responsabilité humaine. Les « messianismes
prometteurs, mais bâtisseurs
d’illusions »
fondent toujours leurs propositions sur la négation de la
dimension
transcendante du développement, étant certains de
l’avoir tout entier à leur
disposition. Cette fausse sécurité se change en
faiblesse, parce qu’elle
entraîne l’asservissement de l’homme,
réduit à n’être
qu’un moyen en vue du
développement, tandis que l’humilité de
celui qui accueille une vocation se
transforme en autonomie véritable, parce qu’elle
libère la personne. Paul
VI ne
doute pas que des obstacles et des conditionnements freinent le
développement,
mais il reste certain que « chacun demeure, quelles que
soient les influences
qui s’exercent sur lui, l’artisan principal de sa
réussite ou de son échec » .
Cette liberté concerne le développement qui a
lieu sous nos yeux, mais aussi,
en même temps, les situations de
sous-développement qui ne sont pas le fruit du
hasard ou d’une nécessité historique,
mais qui dépendent de la responsabilité
humaine. C’est pourquoi « les peuples de la faim
interpellent aujourd’hui de
façon dramatique les peuples de l’opulence
» .
Il s’agit là encore d’une vocation, en
tant qu’appel adressé par des hommes
libres à des hommes libres pour qu’ils prennent
ensemble leurs responsabilités. Paul
VI
eut une compréhension pénétrante de
l’importance des structures économiques et
des institutions, mais il perçut tout aussi clairement
qu’elles étaient des
instruments au service de la liberté humaine. Le
développement ne peut être
intégralement humain que s’il est libre; seul un
régime de liberté responsable
lui permet de se développer de façon juste.
18. Outre la
liberté, le
développement intégral de l’homme comme
vocation exige aussi qu’on en respecte
la vérité. La vocation au
progrès pousse les hommes à « faire,
connaître et
avoir plus, pour être plus ».
Mais là est le problème: que signifie «
être davantage »? À cette question, Paul
VI
répond en indiquant la caractéristique
essentielle du développement
authentique: il « doit être intégral,
c’est-à-dire promouvoir tout homme et
tout l’homme ».
Parmi les différentes visions concurrentes de
l’homme proposées dans la
société
d’aujourd’hui plus encore qu’au temps de Paul
VI, la
vision chrétienne a la particularité
d’affirmer et de justifier la valeur
inconditionnelle de la personne humaine et le sens de sa croissance. La
vocation chrétienne au développement aide
à poursuivre la promotion de tous les
hommes et de tout l’homme. Paul
VI
écrivait: « Ce qui compte pour nous,
c’est l’homme, chaque homme, chaque
groupement d’hommes, jusqu’à
l’humanité tout entière ».
La foi chrétienne se préoccupe du
développement sans s’appuyer sur des
privilèges ou sur des positions de pouvoir, ni
même sur les mérites des chrétiens
qui ont certes existé et existent encore
aujourd’hui en même temps que leurs
limites naturelles,
mais uniquement sur le Christ, à qui doit être
rapportée toute vocation
authentique au développement humain intégral. L’Évangile
est un élément
fondamental du développement, parce
qu’en lui le Christ, « dans la
révélation même du mystère
du Père et de son amour, manifeste pleinement
l’homme à lui-même » .
Eduquée par son Seigneur, l’Église
scrute les signes des temps et les
interprète et elle offre au monde « ce
qu’elle possède en propre: une vision
globale de l’homme et de l’humanité
».
Précisément parce que Dieu prononce le plus grand
« oui » à l’homme ,
l’homme ne peut faire moins que de s’ouvrir
à l’appel divin pour réaliser son
propre développement. La vérité du
développement réside dans son
intégralité:
s’il n’est pas de tout l’homme et de tout
homme, le développement n’est pas un
vrai développement. Tel est le centre du message de Populorum
progressio, valable aujourd’hui et
toujours. Le développement humain intégral
sur le plan naturel, réponse à un appel du Dieu
créateur,
demande de trouver sa vérité dans un «
humanisme transcendant, qui (…) donne [à
l’homme] sa plus grande plénitude: telle est la
finalité suprême du
développement personnel » .
La vocation chrétienne à ce
développement concerne donc le plan naturel comme
le plan surnaturel; c’est pourquoi « quand Dieu est
éclipsé, notre capacité de
reconnaître l’ordre naturel, le but et le
“bien” commence à
s’évanouir ».
19. Enfin, la
vision du développement
en tant que vocation implique que la charité y
occupe une place centrale.
Dans l’encyclique Populorum
progressio, Paul
VI
observait que les causes du sous-développement ne sont pas
d’abord d’ordre
matériel. Il nous invitait à les rechercher dans
d’autres dimensions de
l’homme: tout d’abord dans la volonté,
qui se désintéresse souvent des devoirs
de la solidarité; en second lieu, dans la pensée
qui ne parvient pas toujours à
orienter convenablement le vouloir. C’est pourquoi, dans la
quête du
développement, il faut « des sages de
réflexion profonde, à la recherche d’un
humanisme nouveau, qui permette à l’homme moderne
de se retrouver lui-même ».
Mais ce n’est pas tout. Le sous-développement a
une cause encore plus profonde
que le déficit de réflexion: c’est
« le manque de fraternité entre les hommes
et entre les peuples ».
Cette fraternité, les hommes pourront-ils jamais la
réaliser par eux seuls? La
société toujours plus globalisée nous
rapproche, mais elle ne nous rend pas
frères. La raison, à elle seule, est capable de
comprendre l’égalité entre les
hommes et d’établir une communauté de
vie civique, mais elle ne parvient pas à
créer la fraternité. Celle-ci naît
d’une vocation transcendante de Dieu Père,
qui nous a aimés en premier, nous enseignant par
l’intermédiaire du Fils ce
qu’est la charité fraternelle. Dans sa
présentation des différents niveaux du
processus de développement de l’homme, Paul
VI,
après avoir mentionné la foi, mettait au sommet
« l’unité dans la charité du
Christ qui nous appelle tous à participer en fils
à la vie du Dieu vivant, Père
de tous les hommes ».
20. Ces
perspectives, ouvertes par Populorum
progressio, demeurent fondamentales pour donner une
envergure et une
orientation à notre engagement au service du
développement des peuples. Populorum
progressio souligne ensuite à plusieurs
reprises l’urgence des réformes
et demande que, face aux grands problèmes de
l’injustice dans le développement
des peuples, on agisse avec courage et sans retard. Cette
urgence est dictée
aussi par l’amour dans la vérité.
C’est la charité du Christ qui nous
pousse: « Caritas Christi urget nos »
(2 Co 5, 14). L’urgence
n’est pas seulement inscrite dans les choses; elle ne
découle pas uniquement de
la pression des événements et des
problèmes, mais aussi de ce qui est
proprement en jeu: la réalisation d’une
authentique fraternité. L’importance de
cet objectif est telle qu’elle exige que nous la comprenions
pleinement et que
nous nous mobilisions concrètement avec le
“cœur”, pour faire évoluer les
processus économiques et sociaux actuels vers des formes
pleinement humaines.
CHAPITRE
II
LE
DÉVELOPPEMENT
HUMAIN AUJOURD’HUI
21. Paul
VI avait une vision structurée
du développement. Par le terme «
développement »,
il voulait désigner avant tout l’objectif de faire
sortir les peuples de la
faim, de la misère, des maladies endémiques et de
l’analphabétisme. Du point de
vue économique, cela signifiait leur participation active,
dans des conditions
de parité, à la vie économique
internationale; du point de vue social, leur
évolution vers des sociétés instruites
et solidaires; du point de vue
politique, la consolidation de régimes
démocratiques capables d’assurer la paix
et la liberté. Après tant
d’années, alors que nous observons avec
préoccupation
le développement des crises qui se succèdent en
ces temps, ainsi que leurs
conséquences, nous nous demandons dans quelle
mesure les attentes de Paul
VI ont
été satisfaites par le
modèle de développement qui a
été adopté au cours de
ces dernières décennies. Nous devons
reconnaître que les préoccupations de
l’Église étaient fondées
quant aux capacités de l’homme purement
‘technologique’ à savoir se donner des
objectifs réalistes et à toujours savoir
bien gérer les outils à sa disposition. Le profit
est utile si, en tant que
moyen, il est orienté vers un but qui lui donne un sens
relatif aussi bien
quant à la façon de le créer que de
l’utiliser. La visée exclusive du profit,
s’il est produit de façon mauvaise ou
s’il n’a pas le bien commun pour but
ultime, risque de détruire la richesse et
d’engendrer la pauvreté. Le
développement
économique que Paul
VI souhaitait devait être en mesure de produire une
croissance réelle, qui
s’étende à tous et soit
concrètement durable. Il est vrai que le
développement
a eu lieu et qu’il continue d’être un
facteur positif qui a tiré de la misère
des milliards de personnes et que, récemment encore, il a
permis à de nombreux
pays de devenir des acteurs réels de la politique
internationale. Toutefois, il
faut reconnaître que ce même
développement économique a
été et continue d’être
obéré par des
déséquilibres et par des problèmes
dramatiques, mis encore
davantage en relief par l’actuelle situation de crise.
Celle-ci nous met sans
délai face à des choix qui sont toujours plus
étroitement liés au destin même
de l’homme, qui par ailleurs ne peut faire abstraction de sa
nature. Les forces
techniques employées, les échanges
planétaires, les effets
délétères sur
l’économie réelle d’une
activité financière mal utilisée et,
qui plus est,
spéculative, les énormes flux migratoires,
souvent provoqués et ensuite gérés
de façon inappropriée, l’exploitation
anarchique des ressources de la terre,
nous conduisent aujourd’hui à
réfléchir sur les mesures nécessaires
pour
résoudre des problèmes qui non seulement sont
nouveaux par rapport à ceux
qu’affrontait le Pape Paul
VI, mais
qui ont aussi, et surtout, un impact décisif sur le bien
présent et futur de
l’humanité. Les aspects de la crise et de ses
solutions, ainsi qu’un nouveau et
possible développement futur, sont toujours plus
liés les uns aux autres. Ils
s’impliquent réciproquement et ils
requièrent des efforts renouvelés de
compréhension globale et une nouvelle
synthèse humaniste. La complexité
et la gravité de la situation économique actuelle
nous préoccupent à juste
titre, mais nous devons assumer avec réalisme, confiance et
espérance les
nouvelles responsabilités auxquelles nous appelle la
situation d’un monde qui a
besoin de se renouveler en profondeur au niveau culturel et de
redécouvrir les
valeurs de fond sur lesquelles construire un avenir meilleur. La crise
nous
oblige à reconsidérer notre
itinéraire, à nous donner de nouvelles
règles et à
trouver de nouvelles formes d’engagement, à miser
sur les expériences positives
et à rejeter celles qui sont négatives. La crise
devient ainsi une occasion
de discernement et elle met en capacité
d’élaborer de nouveaux projets.
C’est dans cette optique, confiants plutôt que
résignés, qu’il convient
d’affronter les difficultés du moment
présent.
22. Le cadre du
développement est
aujourd’hui multipolaire. Les acteurs et
les causes du
sous-développement comme du développement sont
multiples, les erreurs et les
mérites le sont aussi. Cette donnée devrait
conduire à se libérer des
idéologies, qui simplifient souvent de façon
artificielle la réalité, et à
examiner avec objectivité la dimension humaine des
problèmes. La ligne de
démarcation entre pays riches et pauvres n’est
plus aussi nette qu’aux temps de Populorum
progressio, comme l’avait
déjà indiqué Jean-Paul
II .
La richesse mondiale
croît en termes absolus, mais les
inégalités augmentent.
Dans les pays riches, de nouvelles catégories sociales
s’appauvrissent et de
nouvelles pauvretés apparaissent. Dans des zones plus
pauvres, certains groupes
jouissent d’une sorte de surdéveloppement
où consommation et gaspillage vont de
pair, ce qui contraste de façon inacceptable avec des
situations permanentes de
misère déshumanisante. « Le scandale de
disparités criantes »
demeure. La corruption et le non respect des lois existent
malheureusement
aussi bien dans le comportement des acteurs économiques et
politiques des pays
riches, anciens et nouveaux, que dans les pays pauvres. Ceux qui ne
respectent
pas les droits humains des travailleurs dans les différents
pays sont aussi
bien de grandes entreprises multinationales que des groupes de
production
locale. Les aides internationales ont souvent été
détournées de leur
destination, en raison d’irresponsabilités qui se
situent aussi bien dans la
chaîne des donateurs que des
bénéficiaires. Nous pouvons aussi identifier le
même enchainement de responsabilités dans les
causes immatérielles et
culturelles du développement et du
sous-développement. Il existe des formes
excessives de protection des connaissances de la part des pays riches
à travers
l’utilisation trop stricte du droit à la
propriété intellectuelle,
particulièrement dans le domaine de la santé. En
même temps, dans certains pays
pauvres, subsistent des modèles culturels et des normes
sociales de
comportement qui ralentissent le processus de développement.
23. Bien que de
façon fragile et non
homogène, de nombreuses régions du globe se sont
aujourd’hui développées,
entrant au nombre des grandes puissances destinées
à jouer un rôle important
dans l’avenir. Il faut néanmoins souligner qu’il
n’est pas suffisant de
progresser du seul point de vue économique et technologique.
Il faut avant
tout que le développement soit vrai et intégral.
Sortir du retard économique,
fait en soi positif, ne résout pas la
problématique complexe de la promotion de
l’homme, ni pour les pays bénéficiaires
de ces avancées, ni pour les pays déjà
économiquement développés, ni non plus
pour ceux qui restent pauvres; ceux-ci peuvent
également souffrir, en dehors des anciennes formes
d’exploitation, des
conséquences néfastes provenant d’une
croissance marquée par des dévoiements et
des déséquilibres.
Après
l’écroulement
du système économique et politique des pays
communistes de l’Europe de l’Est et
la fin de ce que l’on appelait les blocs opposés,
une nouvelle réflexion
globale sur le développement aurait
été nécessaire. Jean-Paul
II
l’avait demandée, lui qui, en 1987, avait
indiqué l’existence de ces blocs
comme une des principales causes du sous-développement,
dans la mesure où la politique soustrayait des ressources
à l’économie et à la
culture et que l’idéologie étouffait la
liberté. En 1991, après les
événements
de 1989, il avait aussi réclamé que, à
la fin des blocs, corresponde une
refonte globale du développement, non seulement dans ces
pays, mais aussi en
Occident et dans les régions du monde qui se
développaient.
Cela n’est advenu que partiellement et continue
d’être un devoir réel qu’il
convient d’honorer, éventuellement en mettant
vraiment à profit les choix
nécessaires pour dépasser les
problèmes économiques actuels.
24. Le monde que
le Pape Paul
VI avait
sous les yeux, même si le processus de socialisation
était déjà suffisamment
avancé pour qu’il puisse parler d’une
question sociale devenue mondiale, était
alors beaucoup moins intégré que celui
d’aujourd’hui. L’activité
économique et
la fonction politique s’exerçaient en grande
partie à l’intérieur du même
espace et pouvaient donc s’appuyer l’une sur
l’autre. L’activité de production
s’inscrivait principalement à
l’intérieur des frontières nationales
et les
investissements financiers avaient une dimension plutôt
limitée à l’étranger,
si bien que la politique de nombreux États pouvait encore
fixer les priorités
de l’économie et, d’une certaine
façon, en orienter le fonctionnement avec les
instruments dont elle disposait. Pour cette raison,
l’encyclique Populorum
progressio assignait un rôle central,
toutefois de façon non exclusive,
aux « pouvoirs publics » .
A notre
époque,
l’État se trouve dans la situation de devoir faire
face aux limites que pose à
sa souveraineté le nouveau contexte commercial et financier
international,
marqué par une mobilité croissante des capitaux
financiers et des moyens de
productions matériels et immatériels. Ce nouveau
contexte a modifié le pouvoir
politique des États.
Aujourd’hui,
fort
des leçons données par l’actuelle crise
économique où les pouvoirs publics
de l’État sont directement impliqués
dans la correction des erreurs et des
dysfonctionnements, une évaluation nouvelle de
leur rôle et de leur
pouvoir semble plus réaliste; ceux-ci doivent être
sagement reconsidérés et
repensés pour qu’ils soient en mesure, y compris
à travers de nouvelles
modalités d’exercice, de faire face aux
défis du monde contemporain. A partir
d’un rôle mieux ajusté des pouvoirs
publics, on peut espérer que se
renforceront les nouvelles formes de participation à la
politique nationale et
internationale qui voient le jour à travers
l’action des organisations opérant
dans la société civile. En ce sens, il est
souhaitable que grandissent de la
part des citoyens une attention et une participation plus larges
à la res
publica.
25. Du point de
vue social, les
systèmes de protection et de prévoyance qui
existaient déjà dans de nombreux
pays à l’époque de Paul
VI,
peinent et pourraient avoir plus de mal encore à
l’avenir à poursuivre leurs
objectifs de vraie justice sociale dans un cadre économique
profondément
modifié. Le marché devenu mondial a
stimulé avant tout, de la part de pays
riches, la recherche de lieux où délocaliser les
productions à bas coût dans le
but de réduire les prix d’un grand nombre de
biens, d’accroître le pouvoir
d’achat et donc d’accélérer
le taux de croissance fondé sur une consommation
accrue du marché interne. En conséquence, le
marché a encouragé des formes
nouvelles de compétition entre les États dans le
but d’attirer les centres de
production des entreprises étrangères,
à travers divers moyens, au nombre
desquels une fiscalité avantageuse et la
dérégulation du monde du travail. Ces
processus ont entraîné l’affaiblissement
des réseaux de protection sociale en
contrepartie de la recherche de plus grands avantages de
compétitivité sur le
marché mondial, faisant peser de graves menaces sur les
droits des
travailleurs, sur les droits fondamentaux de l’homme et sur
la solidarité mise
en œuvre par les formes traditionnelles de
l’État social. Les systèmes de
sécurité sociale peuvent perdre la
capacité de remplir leur mission dans les
pays émergents et dans les pays déjà
développés, comme dans des pays pauvres.
Là, les politiques d’équilibre
budgétaire, avec des coupes dans les dépenses
sociales, souvent recommandées par les Institutions
financières internationales,
peuvent laisser les citoyens désarmés face aux
risques nouveaux et anciens. Une
telle impuissance est accentuée par le manque de protection
efficace de la part
des associations de travailleurs. L’ensemble des changements
sociaux et
économiques font que les organisations syndicales
éprouvent de plus
grandes difficultés à remplir leur rôle
de représentation des intérêts des
travailleurs, encore accentuées par le fait que les
gouvernements, pour des
raisons d’utilité économique, posent
souvent des limites à la liberté syndicale
ou à la capacité de négociation des
syndicats eux-mêmes. Les réseaux
traditionnels de solidarité se trouvent ainsi contraints de
surmonter des
obstacles toujours plus importants. L’invitation de la
doctrine sociale de
l’Église, formulée dès Rerum
novarum,
à susciter des associations de travailleurs pour la
défense de leurs droits,
est donc aujourd’hui plus pertinente encore
qu’hier, ceci afin de donner avant
tout une réponse immédiate et clairvoyante
à l’urgence d’instaurer de nouvelles
synergies au plan international comme au plan local.
La mobilité
du
travail, liée à la
déréglementation
généralisée, a
été un phénomène
important, qui comportait des aspects positifs par sa
capacité à stimuler la
création de nouvelles richesses et
l’échange entre différentes cultures.
Toutefois, quand l’incertitude sur les conditions de travail,
en raison des
processus de mobilité et de
déréglementation, devient endémique,
surgissent
alors des formes d’instabilité psychologique, des
difficultés à construire un
parcours personnel cohérent dans l’existence, y
compris à l’égard du mariage.
Cela a pour conséquence l’apparition de situations
humaines dégradantes, sans
parler du gaspillage social. Si l’on compare avec ce qui se
passait dans la
société industrielle du passé, le
chômage entraîne aujourd’hui des aspects
nouveaux de non sens économique et la crise actuelle ne peut
qu’aggraver une
telle situation. La mise à l’écart du
travail pendant une longue période, tout
comme la dépendance prolongée
vis-à-vis de l’assistance publique ou
privée,
minent la liberté et la créativité de
la personne ainsi que ses rapports
familiaux et sociaux avec de fortes souffrances sur le plan
psychologique et
spirituel. Je voudrais rappeler à tous, et surtout aux
gouvernants engagés à
donner un nouveau profil aux bases économiques et sociales
du monde, que l’homme,
la personne, dans son intégrité, est le premier
capital à sauvegarder et à
valoriser: « En effet, c’est
l’homme qui est l’auteur, le centre et la fin
de toute la vie économico-sociale ».
26. Sur le plan
culturel, par rapport
à l’époque de Paul
VI, la différence est encore plus
marquée. Les cultures avaient alors des
contours plutôt bien définis et
possédaient des capacités plus grandes pour se
défendre contre les tentatives
d’homogénéisation culturelle.
Aujourd’hui, les
occasions d’interaction entre les cultures ont
singulièrement augmenté
ouvrant de nouvelles perspectives au dialogue interculturel; un
dialogue qui,
pour être réel, doit avoir pour point de
départ la conscience profonde de
l’identité spécifique des
différents interlocuteurs. On ne doit toutefois pas
négliger le fait que la marchandisation accrue des
échanges culturels favorise
aujourd’hui un double danger. On note, en premier lieu, un éclectisme
culturel assumé souvent de façon
non-critique: les cultures sont simplement
mises côte à côte et
considérées comme substantiellement
équivalentes et
interchangeables entre elles. Cela favorise un glissement vers un
relativisme
qui n’encourage pas le vrai dialogue interculturel; sur le
plan social, le
relativisme culturel conduit effectivement les groupes culturels
à se
rapprocher et à coexister, mais sans dialogue authentique
et, donc, sans
véritable intégration. En second lieu, il existe
un danger constitué par le nivellement
culturel et par l’uniformisation des comportements
et des styles de vie. De
cette manière, la signification profonde de la culture des
différentes nations,
des traditions des divers peuples, à
l’intérieur desquelles la personne
affronte les questions fondamentales de l’existence en vient
à disparaître.
Eclectisme et nivellement culturel ont en commun de séparer
la culture de la
nature humaine. Ainsi, les cultures ne savent plus trouver leur mesure
dans une
nature qui les transcende,
et elles finissent par réduire l’homme
à un donné purement culturel. Quand cela
advient, l’humanité court de nouveaux
périls d’asservissement et de
manipulation.
27. Dans bien des
pays pauvres,
l’extrême insécurité vitale,
qui est la conséquence des carences alimentaires,
demeure et risque de s’aggraver: la faim
fauche encore de très
nombreuses victimes comme autant de Lazare auxquels il n’est
pas permis de
s’asseoir, comme le souhaitait Paul
VI, à la
table du mauvais riche.
Donner à manger aux
affamés (cf. Mt 25, 35.37.42)
est un
impératif éthique pour
l’Église universelle, qui répond aux
enseignements de
solidarité et de partage de son Fondateur, le Seigneur
Jésus. Eliminer la faim
dans le monde est devenu, par ailleurs, à
l’ère de la mondialisation, une
exigence à poursuivre pour sauvegarder la paix et la
stabilité de la planète.
La faim ne dépend pas tant d’une carence de
ressources matérielles, que d’une
carence de ressources sociales, la plus importante d’entre
elles étant de
nature institutionnelle. Il manque en effet une organisation des
institutions
économiques qui soit en mesure aussi bien de garantir un
accès régulier et
adapté du point de vue nutritionnel à la
nourriture et à l’eau, que de faire
face aux nécessités liées aux besoins
primaires et aux urgences des véritables
crises alimentaires, provoquées par des causes naturelles ou
par
l’irresponsabilité politique nationale ou
internationale. Le problème de
l’insécurité alimentaire doit
être affronté dans une perspective à
long terme,
en éliminant les causes structurelles qui en sont
à l’origine et en promouvant
le développement agricole des pays les plus pauvres
à travers des
investissements en infrastructures rurales, en systèmes
d’irrigation, de
transport, d’organisation des marchés, en
formation et en diffusion des
techniques agricoles appropriées,
c’est-à-dire susceptibles d’utiliser au
mieux
les ressources humaines, naturelles et socio-économiques les
plus accessibles
au niveau local, de façon à garantir aussi leur
durabilité sur le long terme.
Tout cela doit être réalisé en
impliquant les communautés locales dans les
choix et les décisions relatives à
l’usage des terres cultivables. Dans une
telle perspective, il serait utile de considérer les
nouvelles frontières qui
sont ouvertes par l’usage correct des techniques de
production agricole aussi
bien traditionnelles qu’innovantes, à condition
que ces dernières, ayant été
étudiées attentivement, soient reconnues
convenables, respectueuses de
l’environnement et attentives aux populations les plus
défavorisées. En même
temps, la question d’une juste réforme agraire
dans les pays en voie de
développement ne devrait pas être
négligée. Le droit à
l’alimentation, de même
que le droit à l’eau, revêtent un
rôle important pour l’acquisition
d’autres
droits, en commençant avant tout par le droit fondamental
à la vie. Il est donc
nécessaire que se forme une conscience solidaire qui
considère l’alimentation
et l’accès à l’eau comme
droits universels de tous les êtres humains, sans distinction
ni discrimination [65].
Il est en outre important de souligner combien la voie de la
solidarité pour le
développement des pays pauvres peut constituer un projet de
solution de la
crise mondiale actuelle, comme des hommes politiques et des
responsables
d’Institutions internationales l’ont mis en
évidence ces derniers temps. En
soutenant les pays économiquement pauvres par des plans de
financement inspirés
par la solidarité, pour qu’ils pourvoient
eux-mêmes à la satisfaction de la
demande de biens de consommation et de développement
provenant de leurs propres
citoyens, non seulement on peut produire une vraie croissance
économique, mais
on peut aussi concourir à soutenir les capacités
de production des pays riches
qui risquent d’être compromises par la crise.
28. Un des
aspects les plus évidents
du développement contemporain est l’importance du
thème du respect de la vie,
qui ne peut en aucun cas être disjoint des questions
relatives au développement
des peuples. Il s’agit d’un point qui depuis
quelques temps prend une
importance toujours plus grande, nous obligeant à
élargir les concepts de
pauvreté
et de sous-développement aux questions liées
à l’accueil de la vie, surtout là
où celle-ci est de diverses manières
refusée.
Non seulement
la
pauvreté provoque encore dans de nombreuses
régions un taux élevé de
mortalité
infantile, mais en plusieurs endroits du monde subsistent des pratiques
de
contrôle démographique par les instances
gouvernementales, qui souvent
diffusent la contraception et vont jusqu’à imposer
l’avortement. Dans les pays
économiquement plus développés, les
législations contraires à la vie sont
très
répandues et ont désormais conditionné
les coutumes et les usages, contribuant à
diffuser une mentalité antinataliste que l’on
cherche souvent à transmettre à
d’autres États comme si
c’était là un progrès
culturel.
Certaines
Organisations non-gouvernementales travaillent activement à
la diffusion de
l’avortement, et promeuvent parfois dans les pays pauvres
l’adoption de la
pratique de la stérilisation, y compris à
l’insu des femmes. Par ailleurs, ce
n’est pas sans fondement que l’on peut
soupçonner les aides au développement
d’être parfois liées à
certaines politiques sanitaires impliquant de fait
l’obligation d’un contrôle contraignant
des naissances. Sont également
préoccupantes les législations qui admettent
l’euthanasie comme les pressions
de groupes nationaux et internationaux qui en revendiquent la
reconnaissance
juridique.
L’ouverture
à la
vie est au centre du vrai développement. Quand une
société s’oriente vers
le refus et la suppression de la vie, elle finit par ne plus trouver
les
motivations et les énergies nécessaires pour
œuvrer au service du vrai bien de
l’homme. Si la sensibilité personnelle et sociale
à l’accueil d’une nouvelle
vie se perd, alors d’autres formes d’accueil utiles
à la vie sociale se
dessèchent.
L’accueil de la vie trempe les énergies morales et
nous rend capables de nous
aider mutuellement. En cultivant l’ouverture à la
vie, les peuples riches
peuvent mieux percevoir les besoins de ceux qui sont pauvres,
éviter d’employer
d’importantes ressources économiques et
intellectuelles pour satisfaire les
désirs égoïstes de leurs citoyens et
promouvoir, en revanche, des actions
bénéfiques en vue d’une production
moralement saine et solidaire, dans le
respect du droit fondamental de tout peuple et de toute personne
à la vie.
29. Il y a encore
un autre aspect de
la réalité d’aujourd’hui,
lié de façon très étroite
au développement: c’est la
négation du droit à la
liberté religieuse. Je ne me
réfère pas seulement
aux luttes et aux conflits qui, dans le monde, ont des motifs
religieux, même
si parfois les raisons religieuses ne servent qu’à
couvrir des raisons d’un
autre genre, en l’occurrence la soif de pouvoir et de
richesse. Comme mon
prédécesseur Jean-Paul
II
l’avait publiquement dit et déploré
à plusieurs reprises et ainsi que je l’ai
fait moi-même, de fait, aujourd’hui on tue souvent
en invoquant le saint nom de
Dieu. Les violences freinent le développement authentique et
empêchent la
marche des peuples vers un plus grand bien-être
socio-économique et spirituel.
Cela s’applique spécialement au terrorisme de
nature fondamentaliste,
qui engendre douleur, dévastation et mort, bloque le
dialogue entre les nations
et détourne d’importantes ressources de leur usage
pacifique et civil. Il faut
néanmoins ajouter que, outre le fanatisme religieux qui, en
certains milieux,
empêche l’exercice du droit à la
liberté religieuse, la promotion programmée de
l’indifférence religieuse ou de
l’athéisme pratique de la part de nombreux pays
s’oppose elle aussi aux exigences du développement
des peuples, en leur
soustrayant l’accès aux ressources spirituelles et
humaines. Dieu est le
garant du véritable développement de
l’homme, dans la mesure où,
l’ayant
créé à son image, Il en fonde aussi la
dignité transcendante et alimente en lui
la soif d’« être plus ».
L’homme n’est pas un atome perdu dans un univers de
hasard,
mais il est une créature de Dieu, à qui Il a
voulu donner une âme immortelle et
qu’Il aime depuis toujours. Si l’homme
n’était que le fruit du hasard ou de la
nécessité, ou bien s’il devait
réduire ses aspirations à l’horizon
restreint
des situations dans lesquelles il vit, si tout
n’était qu’histoire et culture
et si l’homme n’avait pas une nature
destinée à être transcendée
dans une vie
surnaturelle, on pourrait parler de croissance ou
d’évolution, mais pas de
développement. Quand l’État promeut,
enseigne, ou même impose, des formes
d’athéisme pratique, il soustrait à ses
citoyens la force morale et spirituelle
indispensable pour s’engager en faveur du
développement humain intégral et il
les empêche d’avancer avec un dynamisme
renouvelé dans leur engagement pour
donner une réponse humaine plus
généreuse à l’amour de Dieu.
Il arrive aussi que les pays économiquement
développés ou émergents exportent
vers les pays pauvres, dans le contexte de leur rapports culturels,
commerciaux
et politiques, cette vision réductrice de la personne et de
sa destinée. C’est
le dommage que le « surdéveloppement »
inflige au développement authentique, quand il
s’accompagne d’un «
sous-développement moral ».
30. Dans cette
perspective, le thème
du développement humain intégral revêt
une portée encore plus complexe: la
corrélation entre ses multiples composantes exige
qu’on s’efforce de faire
interagir les divers niveaux du savoir humain en vue de la
promotion d’un
vrai développement des peuples. On estime souvent que le
développement, ou les
mesures socio-économiques qui s’y rapportent,
demandent seulement à être mis en
œuvre comme fruit d’un agir commun. Toutefois, cet
agir commun a besoin d’être
orienté, parce que « toute action sociale engage
une doctrine ».
Compte tenu de la complexité des problèmes, il
est évident que les différentes
disciplines scientifiques doivent collaborer dans une
interdisciplinarité
ordonnée. La charité n’exclut pas le
savoir, mais le réclame, le promeut et l’anime
de l’intérieur. Le savoir n’est jamais
seulement l’œuvre de l’intelligence. Il
peut certainement être réduit à des
calculs ou à des expériences, mais s’il
veut être une sagesse capable de guider l’homme
à la lumière des principes
premiers et de ses fins dernières, il doit être
« relevé » avec le « sel
» de
la charité. Le faire sans le savoir est aveugle et le savoir
sans amour est
stérile. En fait, « celui qui est animé
d’une vraie charité est ingénieux
à
découvrir les causes de la misère, à
trouver les moyens de la combattre, à la
vaincre résolument ».
Face aux phénomènes auxquels nous sommes
confrontés, l’amour dans la
vérité
demande d’abord et avant tout à
connaître et à comprendre, en reconnaissant et
en respectant la compétence spécifique propre
à chaque champ du savoir. La
charité n’est pas une adjonction
supplémentaire, comme un appendice au travail
une fois achevé des diverses disciplines, mais au contraire
elle dialogue avec
elles du début à la fin. Les exigences de
l’amour ne contredisent pas celles de
la raison. Le savoir humain est insuffisant et les conclusions des
sciences ne
pourront pas, à elles seules, indiquer le chemin vers le
développement intégral
de l’homme. Il est toujours nécessaire
d’aller plus loin: l’amour dans
la vérité le commande.
Aller au-delà, néanmoins, ne signifie jamais
faire abstraction des conclusions
de la raison ni contredire ses résultats. Il n’y a
pas l’intelligence puis
l’amour: il y a l’amour riche
d’intelligence et l’intelligence pleine
d’amour.
31. Cela signifie
que les évaluations
morales et la recherche scientifique doivent croître ensemble
et que la charité
doit les animer en un ensemble interdisciplinaire harmonieux, fait
d’unité et
de distinction. La doctrine sociale de l’Église,
qui a « une importante
dimension interdisciplinaire »,
peut remplir, dans cette perspective, une fonction d’une
efficacité
extraordinaire. Celle-ci permet à la foi, à la
théologie, à la métaphysique et
aux sciences de trouver leur place en collaborant au service de
l’homme. C’est
ici surtout que la doctrine sociale de l’Église
concrétise sa dimension
sapientielle. Paul
VI avait vu clairement que parmi les causes du
sous-développement, il y a
un manque de sagesse, de réflexion, de pensée
capable de réaliser une synthèse
directrice,
pour laquelle « une claire vision de tous les aspects
économiques, sociaux,
culturels et spirituels »
est exigée. Le morcellement excessif du savoir,
la fermeture des sciences humaines à la
métaphysique,
les difficultés du dialogue entre les sciences et la
théologie portent
préjudice non seulement au développement du
savoir, mais aussi au développement
des peuples car, quand cela se vérifie, il devient plus
difficile de distinguer
le bien intégral de l’homme dans les
différentes dimensions qui le
caractérisent. L’«
élargissement de notre conception et de notre usage de la
raison »
est indispensable pour réussir à peser
adéquatement tous les termes de la
question du développement et de la solution des
problèmes socio-économiques.
32. Les grandes
nouveautés, que le
domaine du développement des peuples présente
aujourd’hui, appellent en de
nombreux cas des solutions neuves. Celles-ci
doivent être recherchées en
même temps dans le respect des lois propres à
chaque réalité et à la
lumière
d’une vision intégrale de l’homme qui
prend en compte les différents aspects de
la personne humaine, considérée avec un regard
purifié par la charité. On
découvrira alors de singulières convergences et
des possibilités concrètes de
solution, sans renoncer à aucune composante fondamentale de
la vie humaine.
La
dignité de la
personne et les exigences de la justice demandent,
aujourd’hui surtout, que les
choix économiques ne fassent pas augmenter de
façon excessive et moralement
inacceptable les écarts de richesse
et que l’on continue à se donner comme
objectif prioritaire l’accès au
travail ou son maintien, pour tous. Tout bien
considéré, c’est ce que la «
raison économique » exige aussi.
L’accroissement systémique des
inégalités
entre les groupes sociaux à l’intérieur
d’un même pays et entre les populations
des différents pays, c’est-à-dire
l’augmentation massive de la pauvreté au sens
relatif, non seulement tend à saper la cohésion
sociale et met ainsi en danger
la démocratie, mais a aussi un impact négatif sur
le plan économique à travers
l’érosion progressive du « capital
social », c’est-à-dire de cet ensemble
de
relations de confiance, de fiabilité, de respect des
règles, indispensables à
toute coexistence civile.
C’est
encore la
science économique qui nous montre qu’une
situation structurelle d’insécurité
génère des comportements anti productifs et des
gaspillages de ressources
humaines, dans la mesure où le travailleur tend à
s’adapter passivement aux
mécanismes automatiques, au lieu de libérer sa
créativité. Sur ce point
également, il existe une convergence entre science
économique et évaluation
morale. Les coûts humains sont toujours aussi des
coûts économiques et
les dysfonctionnements économiques entraînent
toujours des coûts humains.
Il convient
également de rappeler que la réduction des
cultures à la dimension
technologique, si elle peut favoriser à court terme la
réalisation de profits,
constitue un obstacle à long terme à
l’enrichissement réciproque et aux
dynamiques de collaboration. Il est important de distinguer entre les
considérations économiques ou sociologiques
à court et à long terme.
L’abaissement du niveau de protection des droits des
travailleurs et l’abandon
des mécanismes de redistribution des revenus pour donner au
pays une plus
grande compétitivité internationale
gênent la consolidation d’un
développement
à long terme. On doit alors évaluer attentivement
les conséquences sur les
personnes des tendances actuelles vers une économie du
court, voire du très
court terme. Cela demande une réflexion nouvelle
et approfondie sur le sens
de l’économie et de ses fins,
ainsi qu’une révision profonde et clairvoyante du
modèle de développement pour
en corriger les dysfonctionnements et les
déséquilibres. C’est ce
qu’exige, en
outre, l’état de santé
écologique de la planète et surtout ce
qu’appelle la
crise culturelle et morale de l’homme, dont les
symptômes sont depuis longtemps
évidents partout dans le monde.
33. Plus de
quarante après la parution
de Populorum
progressio, sa thématique de fond, le
progrès, demeure un problème
en suspens, rendu plus aigu et urgent en raison de la crise
économique et
financière actuelle. Si certaines régions du
globe, autrefois marquées par la
pauvreté, ont connu des changements notables en termes de
croissance économique
et de participation à la production mondiale,
d’autres régions sont encore
plongées dans une situation de misère comparable
à celle qui existait au temps
de Paul
VI.
Dans certains cas, on peut même parler d’une
réelle aggravation. Il est
significatif que plusieurs causes de cette situation aient
déjà été
identifiées
par Populorum
progressio, comme par exemple les tarifs douaniers
élevés imposés par
les pays économiquement développés et
qui empêchent encore aujourd’hui les
produits provenant des pays pauvres d’entrer sur leurs
marchés. En revanche,
d’autres causes que l’encyclique avait seulement
effleurées, se sont
manifestées ensuite plus clairement. C’est le cas
pour l’évaluation du
processus de décolonisation, alors en plein
déroulement; Paul
VI
souhaitait un chemin d’autonomie à parcourir dans
la liberté et dans la paix.
Après plus de quarante ans, nous devons
reconnaître combien ce parcours a été
difficile, aussi bien à cause de nouvelles formes de
colonialisme et de
dépendance à l’égard
d’anciens comme de nouveaux pays dominants, qu’en
raison
de graves irresponsabilités internes aux pays devenus
indépendants.
La
nouveauté majeure
a été l’explosion de
l’interdépendance planétaire,
désormais communément
appelée mondialisation. Paul
VI
l’avait déjà partiellement
prévue, mais les termes et la force avec laquelle
elle s’est développée sont surprenants.
Né au sein des pays économiquement
développés, ce processus par sa nature a produit
une intrication de toutes les
économies. Celui-ci a été le principal
moteur pour que des régions entières
sortent du sous-développement et il représente en
soi une grande opportunité.
Toutefois, sans l’orientation de l’amour dans la
vérité, cet élan planétaire
risque de provoquer des dommages inconnus jusqu’alors ainsi
que de nouvelles
fractures au sein de la famille humaine. C’est pourquoi
l’amour et la vérité
nous placent devant une tâche inédite et
créatrice, assurément vaste et
complexe. Il s’agit d’élargir
la raison et de la rendre capable de
comprendre et d’orienter ces nouvelles dynamiques de grande
ampleur, en les
animant dans la perspective de cette « civilisation de
l’amour » dont Dieu a
semé le germe dans chaque peuple et dans chaque culture.
CHAPITRE
III
FRATERNITÉ,
DÉVELOPPEMENT ÉCONOMIQUE ET SOCIÉTÉ CIVILE
34. L’amour
dans la vérité
place l’homme devant l’étonnante
expérience du don. La gratuité est
présente
dans sa vie sous de multiples formes qui souvent ne sont pas reconnues
en
raison d’une vision de l’existence purement
productiviste et utilitariste.
L’être humain est fait pour le don; c’est
le don qui exprime et réalise sa
dimension de transcendance. L’homme moderne est parfois
convaincu, à tort,
d’être le seul auteur de lui-même, de sa
vie et de la société. C’est
là une
présomption, qui dérive de la fermeture
égoïste sur lui-même, qui provient
–
pour parler en termes de foi – du péché
des origines. La sagesse de
l’Église a toujours proposé de tenir
compte du péché originel même dans
l’interprétation des faits sociaux et dans la
construction de la société: «
Ignorer que l’homme a une nature blessée,
inclinée au mal, donne lieu à de
graves erreurs dans le domaine de l’éducation, de
la politique, de l’action
sociale et des mœurs ».
À la liste des domaines où se manifestent les
effets pernicieux du péché, s’est
ajouté depuis longtemps déjà celui de
l’économie. Nous en avons une nouvelle
preuve, évidente, en ces temps-ci. La conviction
d’être autosuffisant et d’être
capable d’éliminer le mal présent dans
l’histoire uniquement par sa seule
action a poussé l’homme à faire
coïncider le bonheur et le salut avec des formes
immanentes de bien-être matériel et
d’action sociale. De plus, la conviction de
l’exigence d’autonomie de
l’économie, qui ne doit pas tolérer
« d’influences »
de caractère moral, a conduit l’homme à
abuser de l’instrument économique y
compris de façon destructrice. À la longue, ces
convictions ont conduit à des
systèmes économiques, sociaux et politiques qui
ont foulé aux pieds la liberté
de la personne et des corps sociaux et qui,
précisément pour cette raison,
n’ont pas été en mesure
d’assurer la justice qu’ils promettaient. Comme je
l’ai
affirmé dans mon encyclique Spe
salvi, de cette manière on retranche de
l’histoire l’espérance
chrétienne,
qui est au contraire une puissante ressource sociale au service du
développement humain intégral,
recherché dans la liberté et dans la justice.
L’espérance encourage la raison et lui donne la
force d’orienter la volonté.
Elle est déjà présente dans la foi qui
la suscite. La charité dans la vérité
s’en nourrit et, en même temps, la manifeste.
Étant un don de Dieu absolument
gratuit, elle fait irruption dans notre vie comme quelque chose qui
n’est pas
dû, qui transcende toute loi de justice. Le don par sa nature
surpasse le
mérite, sa règle est la surabondance. Il nous
précède dans notre âme
elle-même
comme le signe de la présence de Dieu en nous et de son
attente à notre égard. La
vérité qui, à
l’égal de la charité, est un don, est
plus grande que nous, comme
l’enseigne saint Augustin.
De même, notre vérité propre, celle de
notre conscience personnelle, nous est
avant tout « donnée ». Dans tout
processus cognitif, en effet, la vérité
n’est
pas produite par nous, mais elle est toujours découverte ou,
mieux, reçue.
Comme l’amour, elle « ne naît pas de la
pensée ou de la volonté mais, pour
ainsi dire, s’impose à l’être
humain ».
Parce
qu’elle est un
don que tous reçoivent, la charité dans la
vérité est une force qui constitue
la communauté, unifie les hommes de telle manière
qu’il n’y ait plus de
barrières ni de limites. Nous pouvons par
nous-mêmes constituer la communauté des
hommes, mais celle-ci ne pourra jamais être, par ses seules
forces, une
communauté pleinement fraternelle ni excéder ses
propres limites, c’est-à-dire
devenir une communauté vraiment universelle:
l’unité du genre humain, communion
fraternelle dépassant toutes divisions, naît de
l’appel formulé par la parole
du Dieu-Amour. En affrontant cette question décisive, nous
devons préciser,
d’une part, que la logique du don n’exclut pas la
justice et qu’elle ne se
juxtapose pas à elle dans un second temps et de
l’extérieur et d’autre part,
que si le développement économique, social et
politique veut être
authentiquement humain, il doit prendre en considération le principe
de
gratuité comme expression de fraternité.
35.
Lorsqu’il est fondé sur une
confiance réciproque et générale, le
marché est l’institution
économique
qui permet aux personnes de se rencontrer, en tant qu’agents
économiques,
utilisant le contrat pour régler leurs relations et
échangeant des biens et des
services fongibles entre eux pour satisfaire leurs besoins et leurs
désirs. Le
marché est soumis aux principes de la justice dite
commutative,
qui règle justement les rapports du donner et du recevoir
entre sujets égaux.
Mais la doctrine sociale de l’Église n’a
jamais cessé de mettre en évidence
l’importance de la justice distributive
et de la justice sociale
pour l’économie de marché
elle-même, non seulement parce qu’elle est
insérée
dans les maillons d’un contexte social et politique plus
vaste, mais aussi à
cause de la trame des relations dans lesquelles elle se
réalise. En effet,
abandonné au seul principe de
l’équivalence de valeur des biens
échangés, le
marché n’arrive pas à produire la
cohésion sociale dont il a pourtant besoin
pour bien fonctionner. Sans formes internes de
solidarité et de confiance
réciproque, le marché ne peut pleinement remplir
sa fonction économique.
Aujourd’hui, c’est cette confiance qui fait
défaut, et la perte de confiance
est une perte grave.
Dans Populorum
progressio, Paul
VI
soulignait de façon opportune le fait que le
système économique lui-même aurait
tiré avantage des pratiques
généralisées de justice, car les
premiers à tirer
bénéfice du développement des pays
pauvres auraient été les pays riches.
Il ne s’agit pas seulement de corriger des dysfonctionnements
par l’assistance.
Les pauvres ne sont pas à considérer comme un
« fardeau »,
mais au contraire comme une ressource, même du point de vue
strictement
économique. Il faut considérer comme
erronée la conception de certains qui
pensent que l’économie de marché a
structurellement besoin d’un quota de
pauvreté et de sous-développement pour pouvoir
fonctionner au mieux. L’intérêt
du marché est de promouvoir
l’émancipation, mais pour le faire vraiment il ne
peut pas compter seulement sur lui-même, car il
n’est pas en mesure de produire
de lui-même ce qui est au-delà de ses
possibilités. Il doit puiser des énergies
morales auprès d’autres sujets, qui sont capables
de les faire naître.
36.
L’activité économique ne peut
résoudre tous les problèmes sociaux par la simple
extension de la logique
marchande. Celle-là doit viser la
recherche du bien commun, que la
communauté politique d’abord doit aussi prendre en
charge. C’est pourquoi il
faut avoir présent à l’esprit que
séparer l’agir économique, à
qui il
reviendrait seulement de produire de la richesse, de l’agir
politique, à qui il
reviendrait de rechercher la justice au moyen de la redistribution, est
une
cause de graves déséquilibres.
L’Église
a toujours
estimé que l’agir économique ne doit
pas être considéré comme antisocial. Le
marché n’est pas de soi, et ne doit donc pas
devenir, le lieu de la domination
du fort sur le faible. La société ne doit pas se
protéger du marché, comme si
le développement de ce dernier comportait ipso
facto l’extinction des
relations authentiquement humaines. Il est certainement vrai que le
marché peut
être orienté de façon
négative, non parce que c’est là sa
nature, mais parce
qu’une certaine idéologie peut
l’orienter en ce sens. Il ne faut pas oublier
que le marché n’existe pas à
l’état pur. Il tire sa forme des configurations
culturelles qui le caractérisent et l’orientent.
En effet, l’économie et la
finance, en tant qu’instruments, peuvent être mal
utilisées quand celui qui les
gère n’a comme point de
référence que des intérêts
égoïstes. Ainsi peut-on
arriver à transformer des instruments bons en eux
mêmes en instruments
nuisibles. Mais c’est la raison obscurcie de
l’homme qui produit ces
conséquences, non l’instrument lui-même.
C’est pourquoi, ce n’est pas
l’instrument qui doit être mis en cause mais
l’homme, sa conscience morale et
sa responsabilité personnelle et sociale.
La doctrine
sociale
de l’Église estime que des relations
authentiquement humaines, d’amitié et de
socialité, de solidarité et de
réciprocité, peuvent également
être vécues même
au sein de l’activité économique et pas
seulement en dehors d’elle ou « après
»
elle. La sphère économique n’est, par
nature, ni éthiquement neutre ni
inhumaine et antisociale. Elle appartient à
l’activité de l’homme et, justement
parce qu’humaine, elle doit être
structurée et organisée institutionnellement
de façon éthique.
Le grand
défi qui se
présente à nous, qui ressort des
problématiques du développement en cette
période de mondialisation et qui est rendu encore plus
pressant par la crise
économique et financière, est celui de montrer,
au niveau de la pensée comme
des comportements, que non seulement les principes traditionnels de
l’éthique
sociale, tels que la transparence,
l’honnêteté et la
responsabilité ne peuvent
être négligées ou
sous-évaluées, mais aussi que dans les
relations
marchandes le principe de gratuité et la
logique du don, comme
expression de la fraternité, peuvent et doivent
trouver leur place à
l’intérieur de l’activité
économique normale. C’est une exigence
de l’homme
de ce temps, mais aussi une exigence de la raison économique
elle-même. C’est
une exigence conjointe de la charité et de la
vérité.
37. La doctrine
sociale de l’Église a
toujours soutenu que la justice se rapporte à
toutes les phases de
l’activité économique, parce
qu’elle concerne toujours l’homme et ses
exigences. La découverte des ressources, les financements,
la production, la
consommation et toutes les autres phases du cycle économique
ont
inéluctablement des implications morales. Ainsi
toute décision économique
a-t-elle une conséquence de caractère moral.
Les sciences sociales et les
tendances de l’économie contemporaine le
confirment également. Peut-être fut-il
un temps pensable de confier en premier lieu à
l’économie la tâche de produire
des richesses, remettant ensuite à la politique la
tâche de les distribuer.
Tout ceci se révèle aujourd’hui plus
difficile, puisque les activités
économiques ne sont pas confinées à
l’intérieur des limites territoriales,
alors que l’autorité des gouvernements continue
à être essentiellement locale.
C’est pourquoi les règles de la justice doivent
être respectées dès la mise en
route du processus économique, et non avant,
après ou parallèlement. Il est
nécessaire aussi que, sur le marché, soient
ouverts des espaces aux activités
économiques réalisées par des sujets
qui choisissent librement de conformer
leur propre agir à des principes différents de
ceux du seul profit, sans pour
cela renoncer à produire de la valeur économique.
Les nombreux types d’économie
qui tirent leur origine d’initiatives religieuses et
laïques, démontrent que
cela est concrètement possible.
À
l’époque de la
mondialisation, l’économie pâtit de
modèles de compétition liés
à des cultures
très différentes les unes des autres. Les
comportements économiques et
industriels qui en découlent, trouvent
généralement un point de rencontre dans
le respect de la justice commutative. La vie
économique a sans aucun
doute besoin du contrat pour réglementer
les relations d’échange entre
valeurs équivalentes. Mais elle a tout autant besoin de lois
justes et
de formes de redistribution guidées par
la politique, ainsi que d’œuvres
qui soient marquées par l’esprit du don.
L’économie mondialisée semble
privilégier la première logique, celle de
l’échange contractuel mais,
directement ou indirectement, elle montre qu’elle a aussi
besoin des deux
autres, de la logique politique et de la logique du don sans
contrepartie.
38. Mon
prédécesseur Jean-Paul
II
avait signalé cette problématique quand, dans Centesimus
annus, il avait relevé la
nécessité d’un système
impliquant trois
sujets: le marché, l’État
et la société civile.
Il avait identifié la société civile
comme le cadre le plus approprié pour une économie
de la gratuité et de la fraternité,
mais il ne voulait pas l’exclure des
deux autres domaines. Aujourd’hui, nous pouvons dire que la
vie économique doit
être comprise comme une réalité
à plusieurs dimensions: en chacune d’elles,
à divers
degrés et selon des modalités
spécifiques, l’aspect de la
réciprocité
fraternelle doit être présent. À
l’époque de la mondialisation,
l’activité
économique ne peut faire abstraction de la
gratuité, qui répand et alimente la
solidarité et la responsabilité pour la justice
et pour le bien commun auprès
de ses différents sujets et acteurs. Il s’agit, en
réalité, d’une forme
concrète et profonde de démocratie
économique. La solidarité signifie avant
tout se sentir tous responsables de tous,
elle ne peut donc être
déléguée seulement à
l’État. Si hier on pouvait penser
qu’il fallait d’abord rechercher la justice et que
la gratuité devait
intervenir ensuite comme un complément,
aujourd’hui, il faut dire que sans la
gratuité on ne parvient même pas à
réaliser la justice. Il faut, par
conséquent, un marché sur lequel des entreprises
qui poursuivent des buts
institutionnels différents puissent agir librement, dans des
conditions
équitables. À côté de
l’entreprise privée tournée vers le
profit, et des divers
types d’entreprises publiques, il est opportun que les
organisations
productrices qui poursuivent des buts mutualistes et sociaux puissent
s’implanter et se développer. C’est de
leur confrontation réciproque sur le
marché que l’on peut espérer une sorte
d’hybridation des comportements
d’entreprise et donc une attention vigilante à la civilisation
de l’économie.
La charité dans la vérité, dans ce
cas, signifie qu’il faut donner forme et
organisation aux activités économiques qui, sans
nier le profit, entendent
aller au-delà de la logique de
l’échange des équivalents et du profit
comme but
en soi.
39. Dans Populorum
progressio, Paul
VI
demandait que soit défini un modèle
d’économie de marché capable
d’intégrer,
au moins tendanciellement, tous les peuples et non seulement ceux qui
étaient
en mesure d’y prendre part. Il demandait que le
marché international soit
le reflet d’un monde où « tous auront
à donner et à recevoir, sans que le
progrès des uns soit un obstacle au développement
des autres ».
De cette manière, il étendait au niveau universel
les requêtes et les
aspirations déjà contenues dans Rerum
novarum, où pour la première
fois, à la suite de la révolution
industrielle, était affirmée
l’idée – assurément
avancée pour l’époque – que
pour subsister l’ordre civil avait besoin aussi de
l’intervention
redistributive de l’État. Aujourd’hui
cette vision est non seulement remise en
question par les processus d’ouverture des marchés
et des sociétés, mais elle
apparaît aussi incomplète pour satisfaire les
exigences d’une économie
pleinement humaine. Ce que la doctrine sociale de
l’Église a toujours soutenu,
en partant de sa vision de l’homme et de la
société, est aujourd’hui requis
aussi par les dynamiques caractéristiques de la
mondialisation.
Quand la
logique du
marché et celle de l’État
s’accordent entre elles pour perpétuer le monopole
de
leurs domaines respectifs d’influence, la
solidarité dans les relations entre
les citoyens s’amoindrit à la longue, de
même que la participation et
l’adhésion, l’agir gratuit, qui sont
d’une nature différente du donner pour
avoir, spécifique à la logique de
l’échange, et du donner par devoir,
qui est propre à l’action publique,
réglée par les lois de
l’État. Vaincre le
sous-développement demande d’agir non seulement en
vue de l’amélioration des
transactions fondées sur l’échange et
des prestations sociales, mais surtout
sur l’ouverture progressive, dans un contexte
mondial, à des formes
d’activité économique
caractérisées par une part de gratuité
et de communion.
Le binôme exclusif marché-État corrode
la socialité, alors que les formes
économiques solidaires, qui trouvent leur terrain le
meilleur dans la société
civile sans se limiter à elle, créent de la
socialité. Le marché de la gratuité
n’existe pas et on ne peut imposer par la loi des
comportements gratuits.
Pourtant, aussi bien le marché que la politique ont besoin
de personnes
ouvertes au don réciproque.
40. Les
dynamiques économiques
internationales actuelles, caractérisées par de
graves déviances et des
dysfonctionnements, appellent également de profonds
changements dans la
façon de concevoir l’entreprise.
D’anciennes formes de la vie des
entreprises disparaissent, tandis que d’autres, prometteuses,
se dessinent à
l’horizon. Un des risques les plus grands est sans aucun
doute que l’entreprise
soit presque exclusivement soumise à celui qui investit en
elle et que sa
valeur sociale finisse ainsi par être amoindrie. En raison de
la croissance de
leurs dimensions et au besoin de capitaux toujours plus importants, les
entreprises ont de moins en moins à leur tête un
entrepreneur stable qui soit
responsable à long terme de la vie et des
résultats de l’entreprise et pas
seulement à court terme, et elles sont aussi toujours moins
liées à un
territoire unique. En outre, la fameuse délocalisation de
l’activité productive
peut atténuer chez l’entrepreneur le sens de ses
responsabilités vis-à-vis des
porteurs d’intérêts, tels que les
travailleurs, les fournisseurs, les
consommateurs, l’environnement naturel et, plus largement, la
société
environnante, au profit des actionnaires, qui ne sont pas
liés à un lieu
spécifique et qui jouissent donc d’une
extraordinaire mobilité. En effet, le
marché international des capitaux offre
aujourd’hui une grande liberté
d’action. Il est vrai cependant que l’on prend
toujours davantage conscience de
la nécessité d’une plus ample
« responsabilité sociale » de
l’entreprise. Même
si les positions éthiques qui guident aujourd’hui
le débat sur la
responsabilité sociale de l’entreprise ne sont pas
toutes acceptables selon la
perspective de la doctrine sociale de l’Église,
c’est un fait que se répand
toujours plus la conviction selon laquelle la gestion de
l’entreprise ne
peut pas tenir compte des intérêts de ses seuls
propriétaires, mais aussi de
ceux de toutes les autres catégories de sujets qui
contribuent à la vie de
l’entreprise: les travailleurs, les clients, les
fournisseurs des divers
éléments de la production, les
communautés humaines qui en dépendent. Ces
dernières années, on a vu la croissance
d’une classe cosmopolite de managers
qui, souvent, ne répondent qu’aux indications des
actionnaires de référence,
constitués en général par des fonds
anonymes qui fixent de fait leurs
rémunérations. Cela n’empêche
pas qu’aujourd’hui il y ait de nombreux managers
qui, grâce à des analyses clairvoyantes, se
rendent compte toujours davantage
des liens profonds de leur entreprise avec le territoire ou avec les
territoires où elle opère. Paul
VI
invitait à évaluer sérieusement le
préjudice que le transfert de capitaux à
l’étranger exclusivement en vue d’un
profit personnel, peut causer à la nation
elle-même.
Jean-Paul
II observait qu’investir, outre
sa signification économique, revêt
toujours une signification morale.
Tout ceci – il faut le redire – est valable
aujourd’hui encore, bien que le
marché des capitaux ait été fortement
libéralisé et que les mentalités
technologiques modernes puissent conduire à penser
qu’investir soit seulement
un fait technique et non pas aussi humain et éthique. Il
n’y a pas de raison de
nier qu’un certain capital, s’il est investi
à l’étranger plutôt que dans
sa
patrie, puisse faire du bien. Cependant les requêtes de la
justice doivent être
sauvegardées, en tenant compte aussi de la façon
dont ce capital a été
constitué et des préjudices causés aux
personnes par leur non emploi dans les
lieux où ce capital a été produit .
Il faut éviter que le motif de l’emploi
des ressources financières soit
spéculatif et cède à la tentation de
rechercher seulement un profit à court
terme, sans rechercher aussi la continuité de
l’entreprise à long terme, son
service précis à l’économie
réelle et son attention à la promotion, de
façon
juste et convenable, d’initiatives économiques y
compris dans les pays qui ont
besoin de développement. Il ne faut pas nier que lorsque la
délocalisation comporte
des investissements et offre de la formation, elle peut être
bénéfique aux
populations des pays d’accueil. Le travail et la connaissance
technique sont un
besoin universel. Cependant il n’est pas licite de
délocaliser seulement pour
jouir de faveurs particulières ou, pire, pour exploiter la
société locale sans
lui apporter une véritable contribution à la mise
en place d’un système
productif et social solide, facteur incontournable d’un
développement stable.
41. Dans le
contexte de ce document,
il est utile d’observer que l’entrepreneuriat
a et doit toujours plus
avoir une signification plurivalente. La
prééminence persistante du
binôme marché-État nous a
habitués à penser exclusivement à
l’entrepreneur
privé de type capitaliste, d’une part, et au
haut-fonctionnaire de l’autre. En
réalité, l’entrepreneuriat doit
être compris de façon diversifiée. Ceci
découle
d’une série de raisons
méta-économiques. Avant d’avoir une
signification
professionnelle, l’entrepreneuriat a une signification
humaine.
Il est inscrit dans tout travail, vu comme « actus
personæ »
c’est pourquoi il est bon qu’à tout
travailleur soit offerte la possibilité
d’apporter sa contribution propre de sorte que
lui-même « sache travailler ‘à
son compte’ ».
Ce n’est pas sans raison que Paul
VI
enseignait que « tout travailleur est un créateur
».
C’est justement pour répondre aux exigences et
à la dignité de celui qui
travaille, ainsi qu’aux besoins de la
société, que divers types d’entreprises
existent, bien au-delà de la seule distinction entre
« privé » et « public
».
Chacune requiert et exprime une capacité
d’entreprise singulière. Dans le but
de créer une économie qui, dans un proche avenir,
sache se mettre au service du
bien commun national et mondial, il est opportun de tenir compte de
cette
signification élargie de l’entrepreneuriat. Cette
conception plus large
favorise l’échange et la formation
réciproque entre les diverses typologies
d’entrepreneuriat, avec un transfert de
compétences du monde du non profit
à celui du profit et vice-versa, du
domaine public à celui de la société
civile, de celui des économies avancées
à celui des pays en voie de
développement.
L’«
autorité
politique » a, elle aussi, une signification
plurivalente qui ne
peut être négligée, dans la mise en
place d’un nouvel ordre
économico-productif, socialement responsable et à
dimension humaine. De même
qu’on entend cultiver un entrepreneuriat
différencié sur le plan mondial, ainsi
doit-on promouvoir une autorité politique
répartie et active sur plusieurs
plans. L’économie intégrée
de notre époque n’élimine pas le
rôle des États,
elle engage plutôt les gouvernements à une plus
forte collaboration réciproque.
La sagesse et la prudence nous suggèrent de ne pas proclamer
trop hâtivement la
fin de l’État. Lié à la
solution de la crise actuelle, son rôle semble
destiné
à croître, tandis qu’il
récupère nombre de ses compétences. Il
y a aussi des
nations pour lesquelles la construction ou la reconstruction de
l’État continue
d’être un élément
clé de leur développement. L’aide
internationale à
l’intérieur d’un projet de
solidarité ciblé en vue de la solution des
problèmes
économiques actuels, devrait en premier lieu soutenir la
consolidation de
systèmes constitutionnels, juridiques, administratifs dans
les pays qui ne
jouissent pas encore pleinement de ces biens. À
côté des aides économiques, il
doit y avoir celles qui ont pour but de renforcer les garanties propres
de l’État
de droit, un système d’ordre public et
de détention efficaces dans le
respect des droits humains, des institutions vraiment
démocratiques. Il n’est
pas nécessaire que l’État ait partout
les mêmes caractéristiques: le soutien
aux systèmes constitutionnels faibles en vue de leur
renforcement peut très
bien s’accompagner du développement
d’autres sujets politiques, de nature
culturelle, sociale, territoriale ou religieuse, à
côté de l’État.
L’articulation de l’autorité politique
au niveau local, national et
international est, entre autres, une des voies maîtresses
pour parvenir à
orienter la mondialisation économique. C’est aussi
le moyen pour éviter qu’elle
ne mine dans les faits les fondements de la démocratie.
42. On
relève parfois des attitudes
fatalistes à l’égard de la mondialisation,
comme si les dynamiques en
acte étaient produites par des forces impersonnelles
anonymes et par des
structures indépendantes de la volonté humaine.
Il est bon de rappeler à ce propos que la mondialisation
doit être certainement
comprise comme un processus socio-économique, mais ce
n’est pas là son unique
dimension. Derrière le processus le plus visible se trouve
la réalité d’une
humanité qui devient de plus en plus
interconnectée. Celle-ci est constituée de
personnes et de peuples auxquels ce processus doit être utile
et dont il doit
servir le développement
en vertu des responsabilités respectives prises aussi bien
par des individus
que par la collectivité. Le dépassement des
frontières n’est pas seulement un
fait matériel, mais il est aussi culturel dans ses causes et
dans ses effets.
Si on regarde la mondialisation de façon
déterministe, les critères pour
l’évaluer et l’orienter se perdent.
C’est une réalité humaine et elle peut
avoir en amont diverses orientations culturelles sur lesquelles il faut
exercer
un discernement. La vérité de la mondialisation
comme processus et sa nature
éthique fondamentale dérivent de
l’unité de la famille humaine et de son
développement dans le bien. Il faut donc travailler sans
cesse afin de favoriser
une orientation culturelle personnaliste et communautaire, ouverte
à la
transcendance, du processus d’intégration
planétaire.
Malgré
certaines de
ses dimensions structurelles qui ne doivent pas être
niées, ni absolutisées, «
la mondialisation, a priori, n’est ni
bonne ni mauvaise. Elle sera ce
que les personnes en feront ».
Nous ne devons pas en être les victimes, mais les
protagonistes, avançant avec
bon sens, guidés par la charité et par la
vérité. S’y opposer
aveuglément
serait une attitude erronée,
préconçue, qui finirait par ignorer un processus
porteur d’aspects positifs, avec le risque de perdre une
grande occasion de
saisir les multiples opportunités de
développement qu’elle offre. Les processus
de mondialisation, convenablement conçus et
gérés, offrent la possibilité
d’une
grande redistribution de la richesse au niveau planétaire
comme cela ne s’était
jamais présenté auparavant; s’ils sont
mal gérés ils peuvent au contraire faire
croître la pauvreté et les
inégalités, et contaminer le monde entier par une
crise. Il faut en corriger les dysfonctionnements,
dont certains sont
graves, qui introduisent de nouvelles divisions entre les peuples et au
sein
des peuples, et faire en sorte que la redistribution de la richesse
n’entraîne
pas une redistribution de la pauvreté ou même son
accentuation, comme une
mauvaise gestion de la situation actuelle pourrait nous le faire
craindre.
Pendant longtemps, on a pensé que les peuples pauvres
devaient demeurer fixés à
un stade préétabli de développement et
devaient se contenter de la
philanthropie des peuples développés. Dans Populorum
progressio, Paul
VI a
pris position contre cette mentalité. Aujourd’hui
les ressources matérielles
utilisables pour faire sortir ces peuples de la misère sont
théoriquement plus
importantes qu’autrefois, mais ce sont les peuples des pays
développés
eux-mêmes qui ont fini par en profiter, eux qui ont pu mieux
exploiter le
processus de libéralisation des mouvements de capitaux et du
travail. La
diffusion du bien-être à
l’échelle mondiale ne doit donc pas être
freinée par
des projets égoïstes, protectionnistes ou
dictés par des intérêts particuliers.
En effet, l’implication des pays émergents ou en
voie de développement permet
aujourd’hui de mieux gérer la crise. La transition
inhérente au processus de
mondialisation présente des difficultés et des
dangers importants, qui pourront
être surmontés seulement si on sait prendre
conscience de cette dimension
anthropologique et éthique, qui pousse
profondément la mondialisation elle-même
vers des objectifs d’humanisation solidaire. Malheureusement
cette dimension
est souvent dominée et étouffée par
des perspectives éthiques et culturelles de
nature individualiste et utilitariste. La mondialisation est un
phénomène
multidimensionnel et polyvalent, qui exige d’être
saisi dans la diversité et
dans l’unité de tous ses aspects, y compris sa
dimension théologique. Cela
permettra de vivre et d’orienter la mondialisation
de l’humanité en termes
de relationnalité, de communion et de partage.
CHAPITRE
IV
DÉVELOPPEMENT
DES
PEUPLES, DROITS ET DEVOIRS, ENVIRONNEMENT
43. «
La solidarité universelle qui
est un fait, et un bénéfice pour nous, est aussi
un devoir ».
Aujourd’hui, nombreux sont ceux qui sont tentés de
prétendre ne rien devoir à
personne, si ce n’est à eux-mêmes. Ils
estiment n’être détenteurs que de droits
et ils éprouvent souvent de grandes difficultés
à grandir dans la
responsabilité à l’égard de
leur développement personnel intégral et de celui
des autres. C’est pourquoi il est important de susciter une
nouvelle réflexion
sur le fait que les droits supposent des devoirs sans
lesquels ils
deviennent arbitraires.
Aujourd’hui, nous sommes témoins d’une
grave contradiction. Tandis que, d’un
côté, sont revendiqués de soi-disant
droits, de nature arbitraire et
voluptuaire, avec la prétention de les voir reconnus et
promus par les
structures publiques, d’un autre côté,
des droits élémentaires et fondamentaux
d’une grande partie de l’humanité sont
ignorés et violés.
On a souvent noté une relation entre la revendication du
droit au superflu ou
même à la transgression et au vice, dans les
sociétés opulentes, et le manque
de nourriture, d’eau potable, d’instruction
primaire ou de soins sanitaires
élémentaires dans certaines régions
sous-développées ainsi que dans les
périphéries des grandes métropoles.
Cette relation est due au fait que les
droits individuels, détachés du cadre des devoirs
qui leur confère un sens
plénier, s’affolent et alimentent une spirale de
requêtes pratiquement
illimitée et privée de repères.
L’exaspération des droits aboutit à
l’oubli des
devoirs. Les devoirs délimitent les droits parce
qu’ils renvoient au cadre
anthropologique et éthique dans la
vérité duquel ces derniers
s’insèrent et
ainsi ne deviennent pas arbitraires. C’est pour cette raison
que les devoirs
renforcent les droits et situent leur défense et leur
promotion comme un
engagement à prendre en faveur du bien. Si, par contre, les
droits de l’homme
ne trouvent leur propre fondement que dans les
délibérations d’une
assemblée de
citoyens, ils peuvent être modifiés à
tout moment et, par conséquent, le devoir
de les respecter et de les promouvoir diminue dans la conscience
commune. Les
Gouvernements et les Organismes internationaux peuvent alors oublier
l’objectivité et l’«
indisponibilité » des droits. Quand cela se
produit, le
véritable développement des peuples est mis en
danger.
De tels comportements compromettent l’autorité des
Organismes internationaux,
surtout aux yeux des pays qui ont le plus besoin de
développement. Ceux-ci
demandent, en effet, que la communauté internationale
considère comme un devoir
de les aider à être « les artisans de
leur destin »,
c’est-à-dire à assumer
eux-mêmes à leur tour des devoirs. Avoir
en commun des
devoirs réciproques mobilise beaucoup plus que la seule
revendication de droits.
44. La conception
des droits et des
devoirs dans le développement est mise à
l’épreuve de manière dramatique par
les problématiques liées à la croissance
démographique. Il s’agit d’une
limite très importante pour le vrai
développement, parce qu’elle concerne les
valeurs primordiales de la vie et de la famille.
Considérer l’augmentation de la population comme
la cause première du
sous-développement est incorrect, même du point de
vue économique: il suffit de
penser d’une part à l’importante
diminution de la mortalité infantile et à
l’allongement moyen de la vie qu’on enregistre dans
les pays économiquement
développés, et d’autre part, aux signes
de crises qu’on relève dans les
sociétés où l’on enregistre
une baisse préoccupante de la natalité. Il
demeure
évidemment nécessaire de prêter
l’attention due à une procréation
responsable
qui constitue, entre autres, une contribution efficace au
développement humain
intégral. L’Église, qui a à
cœur le véritable développement de
l’homme, lui
recommande de respecter dans tout son agir la
réalité humaine authentique.
Cette dimension doit être reconnue, en particulier, en ce qui
concerne la
sexualité: on ne peut la réduire à un
pur fait hédoniste et ludique, de même
que l’éducation sexuelle ne peut être
réduite à une instruction technique, dans
l’unique but de défendre les
intéressés d’éventuelles
contaminations ou du «
risque » de procréation. Cela
équivaudrait à appauvrir et à ignorer
le sens
profond de la sexualité, qui doit au contraire
être reconnue et assumée avec
responsabilité, tant par l’individu que par la
communauté. En effet, la
responsabilité interdit aussi bien de considérer
la sexualité comme une simple
source de plaisir, que de la réguler par des politiques de
planification forcée
des naissances. Dans ces deux cas, on est en présence de
conceptions et de
politiques matérialistes, où les personnes
finissent par subir différentes
formes de violence. À tout cela, on doit opposer, en ce
domaine, la compétence
primordiale des familles
par rapport à celle l’État et
à ses politiques contraignantes, ainsi qu’une
éducation appropriée des parents.
L’ouverture
moralement responsable à la vie est une richesse sociale et
économique. De grandes
nations ont pu sortir
de la misère grâce au grand nombre de leurs
habitants et à leurs potentialités.
En revanches, des nations, un temps prospères, connaissent
à présent une phase
d’incertitude et, dans certains cas, de déclin
à cause de la dénatalité qui est
un problème crucial pour les sociétés
de bien-être avancé. La diminution des
naissances, parfois au-dessous du fameux « seuil de
renouvellement », met aussi
en difficulté les systèmes d’assistance
sociale, elle en augmente les coûts,
réduit le volume de l’épargne et, donc,
les ressources financières nécessaires
aux investissements, elle réduit la disponibilité
d’une main-d’œuvre qualifiée,
elle restreint la réserve des « cerveaux
» utiles pour les besoins de la
nation. De plus, dans les familles de petite, et même de
toute petite
dimension, les relations sociales courent le risque
d’être appauvries, et les
formes de solidarité traditionnelle de ne plus
être garanties. Ce sont des situations
symptomatiques d’une faible confiance en l’avenir
ainsi que d’une lassitude
morale. Continuer à proposer aux nouvelles
générations la beauté de la famille
et du mariage, la correspondance de ces institutions aux exigences les
plus
profondes du cœur et de la dignité de la personne
devient ainsi une nécessité
sociale, et même économique. Dans cette
perspective, les États sont appelés à mettre
en œuvre des politiques qui promeuvent le
caractère central et
l’intégrité de
la famille, fondée sur le mariage entre un homme
et une femme, cellule
première et vitale de la société.
prenant en compte ses problèmes économiques et
fiscaux, dans le respect de sa
nature relationnelle.
45.
Répondre aux exigences morales les
plus profondes de la personne a aussi des retombées
importantes et bénéfiques
sur le plan économique. En effet, pour fonctionner
correctement, l’économie
a besoin de l’éthique; non pas
d’une éthique quelconque, mais d’une
éthique
amie de la personne. Aujourd’hui, on parle beaucoup
d’éthique dans le domaine
économique, financier ou industriel. Des Centres
d’études et des parcours de
formation de business ethics
sont créés. Dans le monde
développé,
le système des certifications éthiques se
répand à la suite du mouvement
d’idées né autour de la
responsabilité sociale de l’entreprise. Les
banques
proposent des comptes et des fonds d’investissement
appelés « éthiques ». Une
«
finance éthique » se développe surtout
à travers le microcrédit et, plus
généralement, la microfinance. Ces processus sont
appréciables et méritent un
large soutien. Leurs effets positifs se font sentir même dans
les régions les
moins développées de la terre. Toutefois, il est
bon d’élaborer aussi un
critère valable de discernement, car on note un certain abus
de l’adjectif «
éthique » qui, employé de
manière générique, se prête
à désigner des contenus
très divers, au point de faire passer sous son couvert des
décisions et des
choix contraires à la justice et au véritable
bien de l’homme.
En fait, cela
dépend
en grande partie du système moral auquel on se
réfère. Sur ce thème, la
doctrine sociale de l’Église a une contribution
spécifique à apporter, qui se
fonde sur la création de l’homme «
à l’image de Dieu » (Gn 1,
27),
principe d’où découle la
dignité inviolable de la personne humaine, de même
que
la valeur transcendante des normes morales naturelles. Une
éthique économique
qui méconnaîtrait ces deux piliers, risquerait
inévitablement de perdre sa
signification propre et de se prêter à des
manipulations. Plus précisément,
elle risquerait de s’adapter aux systèmes
économiques et financiers existant,
au lieu de corriger leurs dysfonctionnements. Elle finirait
également, entre
autres, par justifier le financement de projets non
éthiques. En outre, il ne
faut pas utiliser le mot « éthique » de
façon idéologiquement discriminatoire,
laissant entendre que les initiatives qui ne seraient pas formellement
parées
de cette qualification, ne seraient pas éthiques. Il faut
œuvrer – et cette
observation est ici essentielle!
– non seulement pour que naissent des secteurs ou des lignes
« éthiques » dans
l’économie ou dans la finance, mais pour que toute
l’économie et toute la
finance soient éthiques et le soient non à cause
d’un étiquetage extérieur,
mais à cause du respect d’exigences
intrinsèques à leur nature même. La
doctrine sociale de l’Église aborde ce sujet avec
clarté quand elle rappelle
que l’économie, en ses différentes
ramifications, est un secteur de l’activité
humaine .
46.
Considérant les thématiques
relatives au rapport entre entreprise et éthique,
ainsi que l’évolution
que le système de production connaît actuellement,
il semble que la distinction
faite jusqu’ici entre entreprises à but lucratif (profit)
et
organisations à but non lucratif (non profit)
ne soit plus en mesure de
rendre pleinement compte de la réalité, ni
d’orienter efficacement l’avenir. Au
cours de ces dernières décennies, une ample
sphère intermédiaire entre ces deux
types d’entreprises a surgi. Elle est constituée
d’entreprises traditionnelles,
– qui cependant souscrivent des pactes d’aide aux
pays sous-développés –, de
fondations qui sont l’expression d’entreprises
individuelles, de groupes
d’entreprises ayant des buts d’utilité
sociale, du monde varié des acteurs de
l’économie dite « civile et de communion
». Il ne s’agit pas seulement d’un
«
troisième secteur », mais d’une nouvelle
réalité vaste et complexe, qui touche
le privé et le public et qui n’exclut pas le
profit mais le considère comme un
instrument pour réaliser des objectifs humains et sociaux.
Le fait que ces
entreprises distribuent ou non leurs bénéfices ou
bien qu’elles prennent l’une
ou l’autre des formes prévues par les normes
juridiques devient secondaire par
rapport à leur orientation à concevoir le profit
comme un moyen pour parvenir à
des objectifs d’humanisation du marché et de la
société. Il est souhaitable que
ces nouveaux types d’entreprise trouvent également
dans tous les pays un cadre
juridique et fiscal convenable. Sans rien ôter à
l’importance et à l’utilité
économique et sociale des formes traditionnelles
d’entreprise, elles font
évoluer le système vers une plus claire et
complète acceptation de leurs
devoirs, de la part des agents économiques. Bien plus, la
pluralité même des
formes institutionnelles de l’entreprise crée un
marché plus civique et en même
temps plus compétitif.
47. Le
renforcement des diverses
typologies d’entreprises et, en particulier, de celles
capables de concevoir le
profit comme un instrument pour parvenir à des objectifs
d’humanisation du
marché et des sociétés, doit
être poursuivi aussi dans les pays qui sont exclus
ou mis en marge des circuits de l’économie
mondiale, et où il est très
important d’avancer par le biais de projets,
fondés sur une subsidiarité conçue
et administrée de façon adaptée, qui
tendent à affermir les droits tout en
prévoyant toujours une prise de responsabilités
correspondantes. Dans les interventions
en faveur du développement, le principe
de la centralité de la personne
humaine doit être préservé
car elle est le sujet qui, le premier, doit
prendre en charge la tâche du développement.
L’urgence principale est
l’amélioration des conditions de vie des personnes
concrètes d’une région
donnée, afin qu’elles puissent accomplir ces
tâches qu’actuellement leur
indigence ne leur permet pas de remplir. La sollicitude ne peut jamais
être une
attitude abstraite. Les programmes de développement, pour
pouvoir être adaptés
aux situations particulières, doivent être
caractérisés par la flexibilité. Et
les
personnes qui en bénéficient devraient
être directement associées à leur
préparation et devenir protagonistes de leur
réalisation. Il est aussi
nécessaire d’appliquer les critères de
la progression et de l’accompagnement –
y compris pour le contrôle des résultats
–, car il n’existe pas de recettes
universellement valables. Cela dépend largement de la
gestion concrète des
interventions. « Ouvriers de leur propre
développement, les peuples en sont les
premiers responsables. Mais ils ne le réaliseront pas dans
l’isolement ».
Aujourd’hui, avec la consolidation du processus
d’intégration progressive de la
planète, cette exhortation de Paul
VI est
encore plus actuelle. Les dynamiques d’inclusion
n’ont rien de mécanique. Les
solutions doivent être adaptées à la
vie des peuples et des personnes
concrètes, sur la base d’une évaluation
prévoyante de chaque situation. À
côté
des macroprojets, les microprojets sont nécessaires et, plus
encore, la
mobilisation effective de tous les acteurs de la
société civile, des personnes
juridiques comme des personnes physiques.
La coopération
internationale a besoin de personnes qui aient en commun le
souci du
processus de développement économique et humain,
par la solidarité de la
présence, de l’accompagnement, de la formation et
du respect. De ce point de
vue, les Organismes internationaux eux-mêmes devraient
s’interroger sur
l’efficacité réelle de leurs structures
bureaucratiques et administratives,
souvent trop coûteuses. Il arrive parfois que celui
à qui sont destinées des
aides devienne utile à celui qui l’aide et que les
pauvres servent de prétexte
pour faire subsister des organisations bureaucratiques
coûteuses qui réservent
à leur propre subsistance des pourcentages trop
élevés des ressources qui
devraient au contraire être destinées au
développement. Dans cette perspective,
il serait souhaitable que tous les organismes internationaux et les
Organisations non gouvernementales s’engagent à
œuvrer dans la pleine
transparence, informant leurs donateurs et l’opinion publique
du pourcentage
des fonds reçus destiné aux programmes de
coopération, du véritable contenu de
ces programmes, et enfin de la répartition des
dépenses de l’institution
elle-même.
48. Le
thème du développement est
aussi aujourd’hui fortement lié aux devoirs
qu’engendre le rapport de l’homme
avec l’environnement naturel. Celui-ci
a été donné à tous par Dieu
et son usage représente pour nous une
responsabilité à l’égard des
pauvres, des
générations à venir et de
l’humanité tout entière. Si la nature,
et en premier
lieu l’être humain, sont
considérés comme le fruit du hasard ou du
déterminisme
de l’évolution, la conscience de la
responsabilité s’atténue dans les
esprits.
Dans la nature, le croyant reconnaît le merveilleux
résultat de l’intervention
créatrice de Dieu, dont l’homme peut user pour
satisfaire ses besoins légitimes
– matériels et immatériels –
dans le respect des équilibres propres à la
réalité créée. Si cette
vision se perd, l’homme finit soit par considérer
la
nature comme une réalité intouchable, soit, au
contraire, par en abuser. Ces
deux attitudes ne sont pas conformes à la vision
chrétienne de la nature, fruit
de la création de Dieu.
La nature est
l’expression d’un dessein d’amour et de
vérité.
Elle nous
précède et Dieu nous
l’a donnée comme milieu de vie. Elle nous parle du
Créateur (cf. Rm 1,
20) et de son amour pour l’humanité. Elle est
destinée à être «
récapitulée »
dans le Christ à la fin des temps (cf. Ep 1,
9-10; Col 1, 19-20). Elle a donc elle aussi une «vocation».
La nature est à notre disposition non pas comme «un tas de choses répandues au
hasard»,
mais au contraire comme un don du Créateur qui en a
indiqué les lois
intrinsèques afin que l’homme en tire les
orientations nécessaires pour « la garder
et la cultiver » (Gn 2, 15). Toutefois, il
faut souligner que considérer
la nature comme plus importante que la personne humaine
elle-même est contraire
au véritable développement. Cette position
conduit à des attitudes néo-païennes
ou liées à un nouveau panthéisme: le
salut de l’homme ne peut pas dériver de la
nature seule, comprise au sens purement naturaliste. Par ailleurs, la
position
inverse, qui vise à sa technicisation complète,
est également à rejeter car le
milieu naturel n’est pas seulement un matériau
dont nous pouvons disposer à
notre guise, mais c’est l’œuvre admirable
du Créateur, portant en soi une «
grammaire » qui indique une
finalité et des critères pour qu’il
soit
utilisé avec sagesse et non pas exploité de
manière arbitraire. Aujourd’hui, de
nombreux obstacles au développement proviennent
précisément de ces conceptions
erronées. Réduire complètement la
nature à un ensemble de données de fait finit
par être source de violence dans les rapports avec
l’environnement et
finalement par motiver des actions irrespectueuses envers la nature
même de
l’homme. Étant constituée non seulement
de matière mais aussi d’esprit et, en
tant que telle, étant riche de significations et de buts
transcendants à
atteindre, celle-ci revêt un caractère normatif
pour la culture. L’homme
interprète et façonne le milieu naturel par la
culture qui, à son tour, est
orientée par la liberté responsable, soucieuse
des principes de la loi morale.
Les projets en vue d’un développement humain
intégral ne peuvent donc ignorer
les générations à venir, mais ils
doivent se fonder sur la solidarité et sur
la justice intergénérationnelles, en
tenant compte de multiples aspects:
écologique, juridique, économique, politique,
culturel.
49.
Aujourd’hui, les questions liées à
la protection et à la sauvegarde de
l’environnement doivent prendre en juste
considération les problématiques
énergétiques. L’accaparement
des
ressources énergétiques non renouvelables par
certains États, groupes de
pouvoir ou entreprises, constitue, en effet, un grave obstacle au
développement
des pays pauvres. Ceux-ci n’ont pas les ressources
économiques nécessaires pour
accéder aux sources énergétiques non
renouvelables existantes ni pour financer
la recherche de nouvelles sources alternatives.
L’accaparement des ressources
naturelles qui, dans de nombreux cas, se trouvent
précisément dans les pays pauvres,
engendre l’exploitation et de fréquents conflits
entre nations ou à l’intérieur
de celles-ci. Ces conflits se déroulent souvent sur le
territoire même de ces
pays, entraînant de lourdes conséquences: morts,
destructions et autres
dommages. La communauté internationale a le devoir
impératif de trouver les
voies institutionnelles pour réglementer
l’exploitation des ressources non
renouvelables, en accord avec les pays pauvres, afin de planifier
ensemble
l’avenir.
Sur ce front
aussi,
apparaît l’urgente
nécessité morale d’une
solidarité renouvelée,
spécialement dans les relations entre les pays en voie de
développement et les
pays hautement industrialisés.
Les sociétés technologiquement
avancées peuvent et doivent diminuer leur propre
consommation énergétique parce que
d’une part, leurs activités
manufacturières
évoluent et parce que d’autre part, leurs citoyens
sont plus sensibles au
problème écologique. Ajoutons à cela
qu’il est possible d’améliorer
aujourd’hui
la productivité énergétique et
qu’il est possible, en même temps, de faire
progresser la recherche d’énergies alternatives.
Toutefois, une redistribution
planétaire des ressources énergétiques
est également nécessaire afin que les
pays qui n’en ont pas puissent y accéder. Leur
destin ne peut être abandonné
aux mains du premier venu ou à la logique du plus fort. Ce
sont des problèmes
importants qui, pour être affrontés de
façon efficace, demandent de la part de
tous une prise de conscience responsable des conséquences
qui retomberont sur
les nouvelles générations, surtout sur les
très nombreux jeunes présents au
sein des peuples pauvres et qui « demandent leur part active
dans la
construction d’un monde meilleur ».
50. Cette
responsabilité est globale,
parce qu’elle ne concerne pas seulement
l’énergie, mais toute la création, que
nous ne devons pas transmettre aux nouvelles
générations appauvrie de ses
ressources. Il est juste que l’homme puisse exercer une
maîtrise responsable
sur la nature pour la protéger, la mettre en
valeur et la cultiver selon
des formes nouvelles et avec des technologies avancées, afin
que la terre
puisse accueillir dignement et nourrir la population qui
l’habite. Il y a de la
place pour tous sur la terre: la famille humaine tout
entière doit y trouver
les ressources nécessaires pour vivre correctement
grâce à la nature elle-même,
don de Dieu à ses enfants, et par l’effort de son
travail et de sa créativité.
Nous devons cependant avoir conscience du grave devoir que nous avons
de
laisser la terre aux nouvelles générations dans
un état tel qu’elles puissent
elles aussi l’habiter décemment et continuer
à la cultiver. Cela implique de
s’engager à prendre ensemble des
décisions, « après avoir
examiné de façon
responsable la route à suivre, en vue de renforcer l’alliance
entre l’être
humain et l’environnement, qui doit être
le reflet de l’amour créateur de
Dieu, de qui nous venons et vers qui nous allons ».
Il est souhaitable que la communauté internationale et
chaque gouvernement
sachent contrecarrer efficacement les modalités
d’exploitation de
l’environnement qui s’avèrent
néfastes. Il est par ailleurs impératif que les
autorités compétentes entreprennent tous les
efforts nécessaires afin que les
coûts économiques et sociaux dérivant
de l’usage des ressources naturelles
communes soient établis de façon transparente et
soient entièrement supportés
par ceux qui en jouissent et non par les autres populations ou par les
générations futures: la protection de
l’environnement, des ressources et du
climat demande que tous les responsables internationaux agissent
ensemble et
démontrent leur résolution à
travailler honnêtement, dans le respect de la loi
et de la solidarité à
l’égard des régions les plus faibles de
la planète.
L’une des plus importantes tâches de
l’économie est précisément
l’utilisation
la plus efficace des ressources, et non leur abus, sans jamais oublier
que la
notion d’efficacité n’est pas
axiologiquement neutre.
51. La
façon dont l’homme traite
l’environnement influence les modalités avec
lesquelles il se traite lui-même
et réciproquement.
C’est pourquoi la
société actuelle doit réellement
reconsidérer son style de vie qui, en de nombreuses
régions du monde, est porté
à l’hédonisme et au
consumérisme, demeurant indifférente aux dommages
qui en
découlent.
Un véritable changement de mentalité est
nécessaire qui nous amène à adopter de
nouveaux styles de vie «
dans lesquels les éléments qui
déterminent les
choix de consommation, d’épargne et
d’investissement soient la recherche du
vrai, du beau et du bon, ainsi que la communion avec les autres hommes
pour une
croissance commune » .
Toute atteinte à la solidarité et à
l’amitié civique provoque des dommages
à
l’environnement, de même que la
détérioration de l’environnement,
à son tour,
provoque l’insatisfaction dans les relations sociales.
À notre époque en
particulier, la nature est tellement intégrée
dans les dynamiques sociales et
culturelles qu’elle ne constitue presque plus une
donnée indépendante. La
désertification et la baisse de la productivité
de certaines régions agricoles
sont aussi le fruit de l’appauvrissement et du retard des
populations qui y
habitent. En stimulant le développement
économique et culturel de ces
populations, on protège aussi la nature. En outre, combien
de ressources
naturelles sont dévastées par les guerres! La
paix des peuples et entre les
peuples permettrait aussi une meilleure sauvegarde de la nature.
L’accaparement
des ressources, spécialement de l’eau, peuvent
provoquer de graves conflits
parmi les populations concernées. Un accord pacifique sur
l’utilisation des
ressources peut préserver la nature et, en même
temps, le bien-être des
sociétés intéressées.
L’Église
a une
responsabilité envers la création et doit la
faire valoir publiquement aussi. Ce faisant,
elle doit préserver non seulement la terre, l’eau
et l’air comme dons de la
création appartenant à tous, elle doit aussi
surtout protéger l’homme de sa
propre destruction. Une sorte d’écologie de
l’homme, comprise de manière juste,
est nécessaire. La dégradation de
l’environnement est en effet étroitement
liée
à la culture qui façonne la communauté
humaine: quand l’« écologie
humaine »
est respectée dans la société,
l’écologie proprement dite en tire aussi
avantage. De même que les vertus humaines sont
connexes, si bien que
l’affaiblissement de l’une met en danger les
autres, ainsi le système
écologique s’appuie sur le respect d’un
projet qui concerne aussi bien la saine
coexistence dans la société que le bon rapport
avec la nature.
Pour
préserver la
nature, il n’est pas suffisant d’intervenir au
moyen d’incitations ou de
mesures économiques dissuasives, une éducation
appropriée n’y suffit pas non
plus. Ce sont là des outils importants, mais le
point déterminant est la
tenue morale de la société dans son ensemble.
Si le droit à la vie et à la
mort naturelle n’est pas respecté, si la
conception, la gestation et la
naissance de l’homme sont rendues artificielles, si des
embryons humains sont
sacrifiés pour la recherche, la conscience commune finit par
perdre le concept
d’écologie humaine et, avec lui, celui
d’écologie environnementale. Exiger des
nouvelles générations le respect du milieu
naturel devient une contradiction,
quand l’éducation et les lois ne les aident pas
à se respecter elles-mêmes. Le
livre de la nature est unique et indivisible, qu’il
s’agisse de l’environnement
comme de la vie, de la sexualité, du mariage, de la famille,
des relations
sociales, en un mot du développement humain
intégral. Les devoirs que nous
avons vis-à-vis de l’environnement sont
liés aux devoirs que nous avons envers
la personne considérée en elle-même et
dans sa relation avec les autres. On ne
peut exiger les uns et piétiner les autres. C’est
là une grave antinomie de la
mentalité et de la praxis actuelle qui avilit la personne,
bouleverse
l’environnement et détériore la
société.
52. La
vérité et l’amour que celle-ci
fait entrevoir ne peuvent être fabriqués. Ils
peuvent seulement être
accueillis. Leur source ultime n’est pas, ni ne peut
être, l’homme, mais Dieu,
c’est-à-dire Celui qui est
Vérité et Amour. Ce principe est très
important pour
la société et pour le développement,
dans la mesure où ni l’une ni l’autre ne
peuvent être produits seulement par l’homme. La
vocation elle-même des
personnes et des peuples au développement ne se fonde pas
sur une simple
décision humaine, mais elle est inscrite dans un dessein qui
nous précède et
qui constitue pour chacun de nous un devoir à accueillir
librement. Ce qui nous
précède et qui nous constitue –
l’Amour et la Vérité subsistants
– nous indique
ce qu’est le bien et en quoi consiste notre bonheur. Il
nous montre donc la
route qui conduit au véritable développement.
CHAPITRE
V
LA
COLLABORATION DE LA FAMILLE HUMAINE
53. Une des
pauvretés les plus
profondes que l’homme puisse expérimenter est la
solitude. Tout bien considéré,
les autres formes de pauvreté, y compris les
pauvretés matérielles, naissent de
l’isolement, du fait de ne pas être
aimés ou de la difficulté d’aimer. Les
pauvretés sont souvent la conséquence du refus de
l’amour de Dieu, d’une
fermeture originelle tragique de l’homme en
lui-même, qui pense se suffire à
lui-même, ou bien considère
n’être qu’un simple fait insignifiant et
éphémère,
un « étranger » dans un univers qui
s’est constitué par hasard. L’homme est
aliéné quand il est seul ou quand il se
détache de la réalité, quand il
renonce
à penser et à croire en un Fondement [125].
L’humanité tout entière est
aliénée quand elle met sa confiance en des
projets
purement humains, en des idéologies et en de fausses utopies.
De nos jours, l’humanité apparaît
beaucoup plus interactive qu’autrefois: cette
plus grande proximité doit se transformer en une communion
véritable. Le
développement des peuples dépend surtout de la
reconnaissance du fait que nous
formons une seule famille qui collabore dans une communion
véritable et qui
est constituée de sujets qui ne vivent pas simplement les
uns à côté des autres.
Paul
VI
remarquait que « le monde est en malaise faute de
pensée ».
Cette affirmation renferme une constatation, mais surtout un souhait:
il faut
qu’il y ait un renouveau de la pensée pour mieux
comprendre ce qu’implique le
fait que nous formons une famille; les échanges entre les
peuples de la planète
exige un tel renouveau, afin que l’intégration
puisse se réaliser sous le signe
de la solidarité
plutôt que de la marginalisation. Une telle pensée
nous oblige à approfondir
de manière critique et sur le plan des valeurs la
catégorie de la relation. Un
tel effort ne peut être mené par les seules
sciences sociales, car il requiert
l’apport de savoirs tels que la métaphysique et la
théologie, pour comprendre
de façon éclairée la
dignité transcendante de l’homme.
La
créature humaine,
qui est de nature spirituelle, se réalise dans les relations
interpersonnelles.
Plus elle les vit de manière authentique, plus son
identité personnelle mûrit
également. Ce n’est pas en s’isolant que
l’homme se valorise lui-même, mais en
se mettant en relation avec les autres et avec Dieu.
L’importance de ces
relations devient alors fondamentale. Cela vaut aussi pour les peuples.
Pour
leur développement, une vision métaphysique de la
relation entre les personnes
est donc très utile. A cet égard, la raison
trouve une inspiration et une
orientation dans la révélation
chrétienne, selon laquelle la communauté des
hommes n’absorbe pas en soi la personne,
anéantissant son autonomie, comme cela
se produit dans les diverses formes de totalitarisme, mais elle la
valorise
encore davantage car le rapport entre individu et communauté
est celui d’un
tout vers un autre tout.
Tout comme la communauté familiale n’abolit pas en
elle les personnes qui la
composent et comme l’Église elle-même
valorise pleinement la ‘créature
nouvelle’ (cf. Ga 6, 15; 2 Co
5, 17) qui, par le baptême,
s’insère dans son Corps vivant, de la
même manière l’unité de la
famille
humaine n’abolit pas en elle les personnes, les peuples et
les cultures, mais
elle les rend plus transparents les uns aux autres, plus unis dans
leurs légitimes
diversités.
54. Le
thème du développement coïncide
avec celui de l’inclusion relationnelle de toutes les
personnes et de tous les
peuples dans l’unique communauté de la famille
humaine qui se construit dans la
solidarité sur la base des valeurs fondamentales de la
justice et de la paix.
Cette perspective est éclairée de
manière décisive par la relation entre les
trois Personnes de la Sainte Trinité dans leur unique
Substance divine. La
Trinité est unité absolue, car les trois
Personnes divines sont relationnalité
pure. La transparence réciproque entre les Personnes divines
est complète et le
lien entre l’une et l’autre est total, parce
qu’elles constituent une unité et
unicité absolue. Dieu veut nous associer nous aussi
à cette réalité de
communion: « pour qu’ils soient un comme nous
sommes un » (Jn 17, 22).
L’Église est signe et instrument de cette
unité.
Les relations entre les hommes tout au long de l’histoire ne
peuvent que tirer
avantage de cette référence au divin
Modèle. À la lumière de la
révélation
du mystère de la Trinité, on comprend
en particulier que l’ouverture
authentique n’implique pas une dispersion centrifuge, mais
une compénétration
profonde. C’est ce qui apparaît aussi à
travers les expériences humaines
communes de l’amour et de la vérité. De
même que l’amour sacramentel entre les
époux les unit spirituellement en « une seule
chair » (Gn 2, 24; Mt
19, 5; Ep 5, 31) et de deux qu’ils
étaient en fait une unité
relationnelle réelle, de manière analogue, la
vérité unit les esprits entre eux
et les fait penser à l’unisson, en les attirant et
en les unissant en elle.
55. La
révélation chrétienne de
l’unité du genre humain présuppose une
interprétation métaphysique de l’ humanum
où la relation est un élément essentiel.
D’autres cultures et d’autres
religions enseignent elles aussi la fraternité et la paix,
et présentent donc
une grande importance pour le développement humain
intégral. Il n’est pas rare
cependant que des attitudes religieuses ou culturelles ne prennent pas
pleinement en compte le principe de l’amour et de la
vérité; elles constituent
alors un frein au véritable développement humain
et même un empêchement. Le
monde d’aujourd’hui est
pénétré par certaines cultures, dont
le fond est
religieux, qui n’engagent pas l’homme à
la communion, mais l’isolent dans la
recherche du bien-être individuel, se limitant à
satisfaire ses attentes
psychologiques. Une certaine prolifération
d’itinéraires religieux suivis par
de petits groupes ou même par des personnes individuelles,
ainsi que le
syncrétisme religieux peuvent être des facteurs de
dispersion et de
désengagement. La tendance à favoriser un tel
syncrétisme est un effet négatif
possible du processus de mondialisation,
lorsqu’il alimente des formes de « religions
» qui rendent les personnes
étrangères les unes aux autres au lieu de
favoriser leur rencontre et qui les
éloignent de la réalité. Dans le
même temps, subsistent parfois des héritages
culturels et religieux qui figent la société en
castes sociales immuables, dans
des croyances magiques qui ne respectent pas la dignité de
la personne, dans
des attitudes de sujétion à des forces occultes.
Dans de tels contextes,
l’amour et la vérité peuvent
difficilement s’affirmer, non sans préjudice pour
le développement authentique.
C’est
pourquoi, s’il
est vrai, d’une part, que le développement a
besoin des religions et des
cultures des différents peuples, il n’en reste pas
moins vrai, d’autre part,
qu’opérer un discernement approprié est
nécessaire. La liberté religieuse ne
veut pas dire indifférence religieuse et elle
n’implique pas que toutes les
religions soient équivalentes.
Un discernement concernant la contribution que peuvent apporter les
cultures et
les religions en vue d’édifier la
communauté sociale dans le respect du bien
commun s’avère nécessaire, en
particulier de la part de ceux qui exercent le
pouvoir politique. Un tel discernement devra se fonder sur le
critère de la
charité et de la vérité. Et
puisqu’est en jeu le développement des personnes
et
des peuples, il devra tenir compte de la possibilité
d’émancipation et
d’intégration dans la perspective d’une
communauté humaine vraiment
universelle. « Tout l’homme et tous les hommes
», c’est un critère qui permet
d’évaluer aussi les cultures et les religions. Le
Christianisme, religion du «
Dieu qui possède un visage humain »
porte en lui un tel critère.
56. La religion
chrétienne et les
autres religions peuvent apporter leur contribution au
développement seulement
si Dieu a aussi sa place dans la sphère publique,
et cela concerne les
dimensions culturelle, sociale, économique et
particulièrement politique. La
doctrine sociale de l’Église est née
pour revendiquer ce « droit de cité»
de la religion chrétienne. La négation du droit
de professer publiquement sa
religion et d’œuvrer pour que les
vérités de la foi inspirent aussi la vie
publique a des conséquences négatives sur le
développement véritable.
L’exclusion de la religion du domaine public, comme, par
ailleurs, le
fondamentalisme religieux, empêchent la rencontre entre les
personnes et leur
collaboration en vue du progrès de
l’humanité. La vie publique s’appauvrit
et
la politique devient opprimante et agressive. Les droits humains
risquent de ne
pas être respectés soit parce qu’ils
sont privés de leur fondement transcendant
soit parce que la liberté personnelle n’est pas
reconnue. Dans le laïcisme et
dans le fondamentalisme, la possibilité d’un
dialogue fécond et d’une
collaboration efficace entre la raison et la foi religieuse
s’évanouit. La
raison a toujours besoin d’être purifiée
par la foi, et ceci vaut également
pour la raison politique, qui ne doit pas se croire toute puissante. A
son
tour, la religion a toujours besoin
d’être purifiée par la raison
afin
qu’apparaisse son visage humain authentique. La rupture de ce
dialogue a un
prix très lourd au regard du développement de
l’humanité.
57. Le dialogue
fécond entre foi et
raison ne peut que rendre plus efficace l’œuvre de
la charité dans le champ
social et constitue le cadre le plus approprié pour
encourager la
collaboration fraternelle entre croyants et non croyants dans
leur commune
intention de travailler pour la justice et pour la paix de
l’humanité. Dans la
Constitution pastorale Gaudium
et Spes, les Pères du Concile
affirmaient: « Croyants et incroyants sont
généralement d’accord sur ce point:
tout sur terre doit être ordonné à
l’homme comme à son centre et à son
sommet ».
Pour les croyants, le monde n’est le fruit ni du hasard ni de
la nécessité,
mais celui d’un projet de Dieu. De là
naît pour les croyants le devoir d’unir
leurs efforts à ceux de tous les hommes et toutes les femmes
de bonne volonté
appartenant à d’autres religions ou non croyants,
afin que notre monde soit
effectivement conforme au projet divin: celui de vivre comme une
famille sous
le regard du Créateur. Le principe de
subsidiarité,
expression de l’inaliénable liberté
humaine, est, à cet égard, une
manifestation particulière de la charité et un
guide éclairant pour la
collaboration fraternelle entre croyants et non croyants. La
subsidiarité est
avant tout une aide à la personne, à travers
l’autonomie des corps
intermédiaires. Cette aide est proposée lorsque
la personne et les acteurs
sociaux ne réussissent pas à faire par
eux-mêmes ce qui leur incombe et elle
implique toujours que l’on ait une visée
émancipatrice qui favorise la liberté
et la participation en tant que responsabilisation. La
subsidiarité respecte la
dignité de la personne en qui elle voit un sujet toujours
capable de donner quelque
chose aux autres. En reconnaissant que la
réciprocité fonde la constitution
intime de l’être humain, la subsidiarité
est l’antidote le plus efficace contre
toute forme d’assistance paternaliste. Elle peut rendre
compte aussi bien des
multiples articulations entre les divers plans et donc de la
pluralité des
acteurs, que de leur coordination. Il s’agit donc
d’un principe
particulièrement apte à gouverner la
mondialisation et à l’orienter vers un
véritable développement humain. Pour ne pas
engendrer un dangereux pouvoir
universel de type monocratique, la « gouvernance
» de la mondialisation doit
être de nature subsidiaire, articulée
à de multiples niveaux et sur divers
plans qui collaborent entre eux. La mondialisation réclame
certainement une
autorité, puisqu’est en jeu le problème
du bien commun qu’il faut poursuivre
ensemble; cependant cette autorité devra être
exercée de manière subsidiaire et
polyarchique
pour, d’une part, ne pas porter atteinte à la
liberté et, d’autre part, pour
être concrètement efficace.
58. Le
principe de subsidiarité
doit être étroitement relié au principe
de solidarité et vice-versa, car si
la subsidiarité sans la solidarité tombe dans le
particularisme, il est
également vrai que la solidarité sans la
subsidiarité tombe dans l’assistanat
qui humilie celui qui est dans le besoin. Cette règle de
caractère général doit
être prise sérieusement en
considération notamment quand il s’agit
d’affronter
des questions relatives aux aides internationales pour le
développement.
Malgré l’intention des donateurs, celles-ci
peuvent parfois maintenir un peuple
dans un état de dépendance et même
aller jusqu’à favoriser des situations de
domination locale et d’exploitation dans le pays qui
reçoit cette aide. Les
aides économiques, pour être vraiment telles, ne
doivent pas poursuivre des
buts secondaires. Elles doivent être accordées en
collaboration non seulement
avec les gouvernements des pays intéressés, mais
aussi avec les acteurs
économiques locaux et les acteurs de la
société civile qui sont porteurs de
culture, y compris les Églises locales. Les programmes
d’aide doivent prendre
de plus en plus les caractéristiques de programmes
intégrés soutenus par la
base. Rappelons que la plus grande ressource à mettre en
valeur dans les pays
qui ont besoin d’aide au développement, est la
ressource humaine: c’est là le
véritable capital qu’il faut faire grandir afin
d’assurer aux pays les plus
pauvres un avenir autonome effectif. Il convient aussi de rappeler que,
dans le
domaine économique, l’aide primordiale dont les
pays en voie de développement
ont besoin est de permettre et de favoriser l’introduction
progressive de leurs
produits sur les marchés internationaux, rendant ainsi
possible leur pleine
participation à la vie économique internationale.
Trop souvent, par le passé,
les aides n’ont servi qu’à
créer des marchés marginaux pour les produits de
ces
pays. Cela est souvent dû à l’absence
d’une véritable demande pour ces
produits: il est donc nécessaire d’aider ces pays
à améliorer leurs produits et
à mieux les adapter à la demande. Il faut
souligner encore que nombreux sont
ceux qui ont longtemps craint la concurrence des importations de
produits, en
général agricoles, provenant des pays
économiquement pauvres. Il ne faut
cependant pas oublier que pour ces pays, la possibilité de
commercialiser ces
produits signifie souvent assurer leur survie à court et
à long terme. Un
commerce international juste et équilibré dans le
domaine agricole peut être
profitable à tous, aussi bien du côté
de l’offre que de celui de la demande.
C’est pourquoi, il est nécessaire, non seulement,
d’orienter ces productions sur
le plan commercial, mais aussi d’établir des
règles commerciales
internationales qui les soutiennent, tout en renforçant le
financement des
aides au développement pour rendre ces économies
plus productives.
59. La
coopération au développement
ne doit pas prendre en considération la seule dimension
économique; elle doit
devenir une grande occasion de rencontre culturelle et humaine.
Si les
acteurs de la coopération des pays économiquement
développés ne prennent pas en
compte leur propre identité culturelle, comme cela arrive
parfois, ni celle des
autres et des valeurs humaines qui y sont liées, ils ne
peuvent pas instaurer
un dialogue profond avec les citoyens des pays pauvres. Si,
à leur tour, ces
derniers s’ouvrent, indifféremment et sans
discernement, à n’importe quelle
proposition culturelle, ils ne sont plus en mesure d’assumer
la responsabilité
de leur développement authentique.
Les sociétés technologiquement
avancées ne doivent pas confondre leur propre
développement technologique avec une soi-disant
supériorité culturelle, mais
elles doivent redécouvrir en elles-mêmes les
vertus, parfois oubliées, qui les
ont fait progresser tout au long de leur histoire. Les
sociétés en voie de
développement doivent rester fidèles à
tout ce qui est authentiquement humain
dans leurs traditions, en évitant d’y superposer
automatiquement les mécanismes
de la civilisation technologique mondiale. De multiples et
singulières
convergences éthiques se trouvent dans toutes les cultures ;
elles sont
l’expression de la même nature humaine, voulue par
le Créateur et que la
sagesse éthique de l’humanité appelle
la loi naturelle.
Cette loi morale universelle est le fondement solide de tout dialogue
culturel,
religieux et politique et elle permet au pluralisme multiforme des
diverses
cultures de ne pas se détacher de la recherche commune du
vrai, du bien et de
Dieu. L’adhésion à cette loi inscrite
dans les cœurs, est donc le présupposé
de
toute collaboration sociale constructive. Toutes les cultures ont des
pesanteurs dont elles doivent se libérer, des ombres
auxquelles elles doivent
se soustraire. La foi chrétienne, qui s’incarne
dans les cultures en les
transcendant, peut les aider à grandir dans la
convivialité et dans la
solidarité universelles au bénéfice du
développement communautaire et
planétaire.
60. Dans la
recherche de solutions à
la crise économique actuelle, l’aide au
développement des pays pauvres doit
être considérée comme un
véritable instrument de création de richesse pour
tous.
Quel projet d’aide peut prévoir une croissance de
valeur aussi significative –
y compris de l’économie mondiale – comme
peut le faire le soutien aux
populations qui se trouvent encore à une phase initiale ou
peu avancée de leur
processus de développement économique ? Dans
cette perspective, les États
économiquement plus développés feront
tout leur possible pour destiner aux
aides au développement un pourcentage plus important de leur
produit intérieur
brut, en respectant les engagements pris dans ce domaine au niveau de
la
communauté internationale. Ils pourront le faire aussi en
révisant leurs
politiques intérieures d’assistance et de
solidarité sociale, y appliquant le
principe de subsidiarité et créant des
systèmes de protection sociale mieux
intégrés, qui favorisent une participation active
des personnes privées et de
la société civile. De cette manière,
il est même possible d’améliorer les
services sociaux et les organismes d’assistance et, en
même temps, d’épargner
des ressources en éliminant le gaspillage et les
indemnités abusives, qui
pourraient être destinées à la
solidarité internationale. Un système de
solidarité sociale plus largement participatif et mieux
organisé, moins
bureaucratique sans être pour autant moins
coordonné, permettrait de valoriser
de nombreuses énergies, actuellement en sommeil, et
tournerait à l’avantage de
la solidarité entre les peuples.
Une
possibilité
d’aide au développement pourrait
résider dans l’application efficace de ce
qu’on appelle communément la
subsidiarité fiscale, qui permettrait aux citoyens
de décider de la destination d’une part de leurs
impôts versés à
l’État. En
ayant soin d’éviter toute
dégénération dans le particularisme,
cela peut aider
à encourager des formes de solidarité sociale
à partir des citoyens eux-mêmes,
avec des bénéfices évidents sur le
plan de la solidarité pour le développement.
61. Une
solidarité plus large au
niveau international s’exprime avant tout en continuant
à promouvoir, même dans
des situations de crise économique, un meilleur
accès à l’éducation,
qui
est, par ailleurs, la condition essentielle pour que la
coopération
internationale elle-même soit efficace. Le terme «
éducation » ne renvoie pas
seulement à l’instruction ou à la
formation professionnelle, toutes deux
essentielles pour le développement, mais à la
formation complète de la
personne. A ce propos, il convient de souligner un aspect
problématique: pour
éduquer il faut savoir qui est la personne humaine, en
connaître la nature. Une
vision relativiste de cette nature qui tend à
s’affirmer de plus en plus pose
de sérieux problèmes pour
l’éducation, et en particulier pour
l’éducation
morale, car elle en compromet l’extension au niveau
universel. Si l’on cède à
un tel relativisme, tous deviennent plus pauvres et cela
n’est pas sans
conséquences négatives sur
l’efficacité même des aides en faveur
des
populations démunies, qui n’ont pas que des
nécessités économiques ou
techniques mais qui ont aussi besoin de voies et de moyens
pédagogiques qui
puissent soutenir les personnes en vue de leur plein
épanouissement humain.
Un exemple de
l’importance de ce problème nous est offert par le
phénomène du tourisme
international
qui peut constituer un facteur notable de développement
économique et de
croissance culturelle, mais qui peut aussi se transformer en occasion
d’exploitation et de déchéance morale.
La situation actuelle offre des
opportunités uniques pour que les aspects
économiques du développement,
c’est-à-dire les mouvements de fonds et la
création au niveau local
d’entreprises d’importance significative, arrivent
à être associés aux aspects
culturels, au nombre desquels l’aspect éducatif
figure en premier lieu. Cela se
réalise en de nombreux cas, mais en bien d’autres
le tourisme international est
un facteur contre-éducatif aussi bien pour le touriste que
pour les populations
locales. Ces dernières sont souvent confrontées
à des comportements immoraux ou
même pervers, comme c’est le cas du tourisme dit
sexuel, pour lequel tant
d’êtres humains sont sacrifiés,
même à un jeune âge. Il est douloureux
de
constater que cela se produit souvent avec l’aval des
gouvernements locaux,
avec le silence de ceux d’où proviennent les
touristes et avec la complicité de
nombreux opérateurs de ce secteur. Même si
l’on n’atteint pas toujours de tels
excès, le tourisme international est vécu, bien
souvent, dans un esprit de
consommation et de manière hédoniste; il est vu
comme une évasion, avec des
modes d’organisation spécifiques aux pays de
provenance, de sorte qu’il ne
favorise en rien une rencontre véritable entre personnes et
cultures. Il
convient alors d’imaginer un tourisme différent,
capable de promouvoir une
vraie connaissance réciproque, sans enlever les espaces
nécessaires au repos et
à un sain divertissement: un tourisme de ce type doit
être développé, en
favorisant des liens plus étroits entre les
expériences de coopération
internationale et celles d’entreprises pour le
développement.
62. Le
phénomène des migrations
est un autre aspect qui mérite attention quand on parle de
développement humain
intégral. C’est un phénomène
qui impressionne en raison du nombre de personnes
qu’il concerne, des problématiques sociale,
économique, politique, culturelle
et religieuse qu’il soulève, et à cause
des défis dramatiques qu’il lance aux
communautés nationales et à la
communauté internationale. Nous pouvons dire que
nous nous trouvons face à un phénomène
social caractéristique de notre époque,
qui requiert une politique de coopération internationale
forte et perspicace
sur le long terme afin d’être pris en compte de
manière adéquate. Une telle
politique doit être développée en
partant d’une étroite collaboration entre les
pays d’origine des migrants et les pays où ils se
rendent; elle doit
s’accompagner de normes internationales adéquates,
capables d’harmoniser les
divers ordres législatifs, dans le but de sauvegarder les
exigences et les
droits des personnes et des familles émigrées et,
en même temps, ceux des
sociétés où arrivent ces
mêmes émigrés. Aucun pays ne peut
penser être en
mesure de faire face seul aux problèmes migratoires de notre
temps. Nous sommes
tous témoins du poids de souffrances, de malaise et
d’aspirations qui
accompagne les flux migratoires. La gestion de ce
phénomène est complexe, nous
le savons tous; il s’avère toutefois que les
travailleurs étrangers, malgré les
difficultés liées à leur
intégration, apportent par leur travail, une
contribution appréciable au développement
économique du pays qui les accueille,
mais aussi à leur pays d’origine par leurs envois
d’argent. Il est évident que
ces travailleurs ne doivent pas être
considérés comme une marchandise ou
simplement comme une force de travail. Ils ne doivent donc pas
être traités
comme n’importe quel autre facteur de production. Tout
migrant est une personne
humaine qui, en tant que telle, possède des droits
fondamentaux inaliénables
qui doivent être respectés par tous et en toute
circonstance .
63. En
considérant les problèmes du
développement, on ne peut omettre de souligner le lien
étroit existant entre pauvreté
et chômage. Dans de nombreux cas, la
pauvreté est le résultat de la violation
de la dignité du travail humain, soit parce que
les possibilités de travail
sont limitées (chômage ou sous-emploi), soit parce
qu’on mésestime « les droits
qui en proviennent, spécialement le droit au juste salaire,
à la sécurité de la
personne du travailleur et de sa famille ». C’est pourquoi, le 1er mai 2000, mon
Prédécesseur de
vénérée
mémoire, Jean-Paul
II, lançait un appel à
l’occasion du Jubilé des Travailleurs pour
« une
coalition mondiale en faveur du travail digne » ],
en encourageant la stratégie de l’Organisation
Internationale du Travail. De
cette manière, il donnait une forte réponse
morale à cet objectif auquel
aspirent les familles dans tous les pays du monde. Que veut dire le mot
«
décent » lorsqu’il est
appliqué au travail? Il signifie un travail qui, dans
chaque société, soit l’expression de la
dignité essentielle de tout homme et de
toute femme: un travail choisi librement, qui associe efficacement les
travailleurs, hommes et femmes, au développement de leur
communauté; un travail
qui, de cette manière, permette aux travailleurs
d’être respectés sans aucune
discrimination; un travail qui donne les moyens de pourvoir aux
nécessités de
la famille et de scolariser les enfants, sans que ceux-ci ne soient
eux-mêmes
obligés de travailler; un travail qui permette aux
travailleurs de s’organiser
librement et de faire entendre leur voix; un travail qui laisse un
temps
suffisant pour retrouver ses propres racines au niveau personnel,
familial et
spirituel; un travail qui assure aux travailleurs parvenus à
l’âge de la
retraite des conditions de vie dignes.
64. En
réfléchissant sur le thème du
travail, il est opportun d’évoquer
l’exigence urgente que les organisations
syndicales des travailleurs, qui ont toujours
été encouragées et soutenues
par l’Église, s’ouvrent aux nouvelles
perspectives qui émergent dans le domaine
du travail. Dépassant les limites propres des syndicats
catégoriels, les
organisations syndicales sont appelées à
affronter les nouveaux problèmes de
nos sociétés: je pense, par exemple, à
l’ensemble des questions que les
spécialistes en sciences sociales repèrent dans
les conflits entre
individu-travailleur et individu-consommateur. Sans
nécessairement épouser la
thèse selon laquelle on est passé de la position
centrale du travailleur à
celle du consommateur, il semble toutefois que cela soit un terrain
favorable à
des expériences syndicales novatrices. Le contexte
d’ensemble dans lequel se
déroule le travail requiert lui aussi que les organisations
syndicales
nationales, qui se limitent surtout à la défense
des intérêts de leurs propres
adhérents, se tournent vers ceux qui ne le sont pas et, en
particulier, vers
les travailleurs des pays en voie de développement
où les droits sociaux sont
souvent violés. La défense de ces travailleurs,
promue aussi à travers des
initiatives opportunes envers les pays d’origine, permettra
aux organisations
syndicales de mettre en évidence les authentiques raisons
éthiques et
culturelles qui leur ont permis, dans des contextes sociaux et de
travail
différents, d’être un facteur
décisif du développement.
L’enseignement
traditionnel de l’Église reste toujours valable
lorsqu’il propose la
distinction des rôles et des fonctions du syndicat et de la
politique. Cette
distinction permettra aux organisations syndicales de
déterminer dans la
société civile le domaine qui sera le plus
approprié à leur action nécessaire
pour la défense et la promotion du monde du travail, surtout
en faveur des
travailleurs exploités et non
représentés, dont l’amère
condition demeure
souvent ignorée par les yeux distraits de la
société.
65. Il faut enfin
que la finance
en tant que telle, avec ses structures et ses modalités de
fonctionnement
nécessairement renouvelées après le
mauvais usage qui en a été fait et qui a eu
des conséquences néfastes sur
l’économie réelle, redevienne un instrument
visant à une meilleure production de richesses et au
développement. Toute
l’économie et toute la finance, et pas seulement
quelques-uns de leurs
secteurs, doivent, en tant qu’instruments, être
utilisés de manière éthique
afin de créer les conditions favorables pour le
développement de l’homme et des
peuples. Il est certainement utile, et en certaines circonstances
indispensable, de donner vie à des initiatives
financières où la dimension
humanitaire soit dominante. Mais cela ne doit pas faire oublier que le
système
financier tout entier doit être orienté vers le
soutien d’un développement
véritable. Il faut surtout que l’objectif de faire
le bien ne soit pas opposé à
celui de la capacité effective à produire des
biens. Les opérateurs financiers
doivent redécouvrir le fondement véritablement
éthique de leur activité afin de
ne pas faire un usage abusif de ces instruments sophistiqués
qui peuvent servir
à tromper les épargnants. L’intention
droite, la transparence et la recherche
de bons résultats sont compatibles et ne doivent jamais
être séparés. Si
l’amour est intelligent, il sait trouver même les
moyens de faire des
opérations qui permettent une juste et prévoyante
rétribution, comme le
montrent, de manière significative, de nombreuses
expériences dans le domaine
du crédit coopératif.
Une
réglementation
de ce secteur qui vise à protéger les sujets les
plus faibles et à empêcher des
spéculations scandaleuses, tout comme
l’expérimentation de formes nouvelles de
finance destinées à favoriser des projets de
développement sont des expériences
positives qu’il faut approfondir et encourager, en faisant
appel à la
responsabilité même de
l’épargnant. L’expérience
de la microfinance
elle aussi, qui s’enracine dans la réflexion et
dans l’action de citoyens
humanistes – je pense surtout à la
création des Monts de Piété
–, doit être
renforcée et actualisée, surtout en ces temps
où les problèmes financiers
peuvent devenir dramatiques pour les couches les plus
vulnérables de la
population qu’il faut protéger contre les risques
du prêt usuraire ou du
désespoir. Il faut que les sujets les plus faibles
apprennent à se défendre des
pratiques usuraires, tout comme il faut que les peuples pauvres
apprennent à
tirer profit du microcrédit, décourageant de
cette manière les formes
d’exploitation possibles en ces deux domaines.
Puisqu’il existe également de
nouvelles formes de pauvreté dans les pays riches, la
microfinance peut
apporter des aides concrètes pour la création
d’initiatives et de secteurs
nouveaux en faveur des franges les plus fragiles de la
société, même en une
période d’appauvrissement possible de
l’ensemble de la société.
66.
L’interconnexion mondiale a fait
surgir un nouveau pouvoir politique, celui des consommateurs
et de
leurs associations. C’est un
phénomène sur lequel il faut approfondir la
réflexion: il comporte des éléments
positifs qu’il convient d’encourager et
aussi des excès à éviter. Il est bon
que les personnes se rendent compte
qu’acheter est non seulement un acte économique
mais toujours aussi un acte
moral. Le consommateur a donc une responsabilité
sociale précise qui va
de pair avec la responsabilité sociale de
l’entreprise. Les consommateurs
doivent être éduqués en permanence
sur le rôle qu’ils jouent chaque jour et
qu’ils peuvent exercer dans le respect
des principes moraux, sans diminuer la rationalité
économique intrinsèque de
l’acte d’acheter. Dans ce domaine des achats aussi,
surtout en des moments
comme ceux que nous vivons où le pouvoir d’achat
risque de s’affaiblir et où il
faudra consommer de manière plus sobre, il est opportun
d’ouvrir d’autres
voies, comme par exemple des formes de coopération
à l’achat, telles que les
coopératives de consommation, créées
à partir du XIXe siècle
grâce
notamment à l’initiative des catholiques. Il est
en outre utile de favoriser de
nouvelles formes de commercialisation des produits en provenance des
régions
pauvres de la planète afin d’assurer aux
producteurs une rétribution décente, à
condition toutefois que le marché soit vraiment transparent,
que les
producteurs ne reçoivent pas seulement des marges
bénéficiaires supérieures
mais aussi une meilleure formation, une compétence
professionnelle et
technologique et qu’enfin des idéologies
partisanes ne soient pas associées à
de telles expériences d’économie pour
le développement. Il est souhaitable que,
comme facteur de démocratie économique, les
consommateurs aient un rôle plus
décisif, à condition qu’ils ne soient
pas eux-mêmes manipulés par des
associations peu représentatives.
67. Face au
développement irrésistible
de l’interdépendance mondiale, et alors que nous
sommes en présence d’une
récession également mondiale, l’urgence
de la réforme de l’Organisation des
Nations Unies comme celle de l’architecture
économique et financière
internationale en vue de donner une
réalité concrète au concept de famille
des Nations, trouve un large écho. On ressent
également fortement l’urgence de
trouver des formes innovantes pour concrétiser le principe
de la responsabilité
de protéger
et pour accorder aux nations les plus pauvres une voix
opérante dans les
décisions communes. Cela est d’autant plus
nécessaire pour la recherche d’un ordre
politique, juridique et économique, susceptible
d’accroître et d’orienter la
collaboration internationale vers le développement solidaire
de tous les
peuples. Pour le gouvernement de l’économie
mondiale, pour assainir les
économies frappées par la crise, pour
prévenir son aggravation et de plus
grands déséquilibres, pour procéder
à un souhaitable désarmement intégral,
pour
arriver à la sécurité alimentaire et
à la paix, pour assurer la protection de
l’environnement et pour réguler les flux
migratoires, il est urgent que soit
mise en place une véritable Autorité
politique mondiale telle qu’elle a
déjà été
esquissée par mon Prédécesseur, le
bienheureux Jean
XXIII.
Une telle Autorité devra être
réglée par le droit, se conformer de
manière
cohérente aux principes de subsidiarité et de
solidarité, être ordonnée à
la
réalisation du bien commun ,
s’engager pour la
promotion d’un authentique développement humain
intégral
qui s’inspire des valeurs de l’amour et de la
vérité. Cette Autorité devra
en outre être reconnue par tous, jouir d’un pouvoir
effectif pour assurer à
chacun la sécurité, le respect de la justice et
des droits.
Elle devra évidemment posséder la
faculté de faire respecter ses décisions par
les différentes parties, ainsi que les mesures
coordonnées adoptées par les
divers forums internationaux. En l’absence de ces conditions,
le droit
international, malgré les grands progrès
accomplis dans divers domaines,
risquerait en fait d’être conditionné
par les équilibres de pouvoir entre les
plus puissants. Le développement intégral des
peuples et la collaboration
internationale exigent que soit institué un degré
supérieur d’organisation à
l’échelle internationale de type subsidiaire pour
la gouvernance de la
mondialisation
et que soit finalement mis en place un ordre social conforme
à l’ordre moral et
au lien entre les sphères morale et sociale, entre le
politique et la sphère
économique et civile que prévoyait
déjà le Statut des Nations Unies.
CHAPITRE
VI
LE
DÉVELOPPEMENT
DES PEUPLES ET LA TECHNIQUE
68. Le
thème du développement des
peuples est intimement lié à celui du
développement de chaque homme. Par
nature, la personne humaine est en tension dynamique vers son
développement. Il
ne s’agit pas d’un développement
assuré par des mécanismes naturels, car chacun
de nous se sait capable de faire des choix libres et responsables. Il
ne s’agit
pas non plus d’un développement livré
à notre fantaisie, dans la mesure où nous savons
tous que nous
sommes donnés à nous-mêmes, sans
être le résultat
d’un auto-engendrement. En nous, la liberté
humaine est, dès l’origine,
caractérisée par notre être et par ses
limites. Personne ne modèle
arbitrairement sa conscience, mais tous construisent leur propre
« moi » sur la
base d’un « soi » qui nous a
été donné. Non seulement nous ne
pouvons pas
disposer des autres, mais nous ne pouvons pas davantage disposer de
nous-mêmes. Le développement de
la personne s’étiole, si elle prétend
en être l’unique
auteur. Analogiquement, le développement des
peuples se dénature, si
l’humanité croit pouvoir se recréer en
s’appuyant sur les “prodiges” de la
technologie. De même, le développement
économique s’avère factice et nuisible,
s’il s’en remet aux “prodiges”
de la finance pour soutenir une croissance
artificielle liée à une consommation excessive.
Face à cette prétention
prométhéenne, nous devons manifester un amour
plus fort pour une liberté qui ne
soit pas arbitraire, mais vraiment humanisée par la
reconnaissance du bien qui
la précède. Dans ce but, il faut que
l’homme rentre en lui-même pour
reconnaître les normes fondamentales de la loi morale que
Dieu a inscrite dans
son cœur.
69. Le
problème du développement est
aujourd’hui très étroitement
lié au progrès technologique
et à
ses stupéfiantes applications dans le domaine de la
biologie.
La technique – il
est bon de le souligner – est une
réalité profondément humaine,
liée à
l’autonomie et à la liberté de
l’homme. Elle exprime et affirme avec force la
maîtrise de l’esprit sur la matière.
L’esprit, rendu ainsi « moins esclave des
choses, peut facilement s’élever
jusqu’à l’adoration et à la
contemplation du
Créateur” » .
La technique permet de dominer la matière, de
réduire les risques, d’économiser
ses forces et d’améliorer les conditions de vie.
Elle répond à la vocation même
du travail humain: par la technique, œuvre de son
génie, l’homme reconnaît ce
qu’il est et accomplit son humanité. La technique
est l’aspect objectif de
l’agir humain,
dont l’origine et la raison d’être
résident dans l’élément
subjectif: l’homme
qui travaille. C’est pourquoi la technique n’est
jamais purement technique.
Elle manifeste l’homme et ses aspirations au
développement, elle exprime la
tendance de l’esprit humain au dépassement
progressif de certains
conditionnements matériels. La technique
s’inscrit donc dans la mission de cultiver
et de garder la terre
(cf. Gn 2, 15) que Dieu a confiée
à l’homme, et elle doit tendre à
renforcer l’alliance entre l’être humain
et
l’environnement appelé à être
le reflet de l’amour créateur de Dieu.
70. Le
développement technologique
peut amener à penser que la technique se suffit à
elle-même, quand l’homme, en
s’interrogeant uniquement sur le comment,
omet de considérer tous les pourquoi
qui le poussent à agir. C’est pour cela que la
technique prend des traits
ambigus. Née de la créativité humaine
comme instrument de la liberté de la
personne, elle peut être comprise comme un
élément de liberté absolue,
liberté
qui veut s’affranchir des limites que les choses portent en
elles-mêmes. Le
processus de mondialisation pourrait substituer la technologie aux
idéologies,
devenue à son tour un pouvoir idéologique qui
expose l’humanité au risque de se
trouver enfermée dans un a priori d’où
elle ne pourrait sortir pour
rencontrer l’être et la
vérité. Dans un tel cas, tous nous
connaîtrions,
apprécierions et déterminerions toutes les
situations de notre vie à
l’intérieur d’un horizon culturel
technocratique auquel nous appartiendrions
structurellement, sans jamais pouvoir trouver un sens qui ne soit pas
notre
œuvre. Cette vision donne aujourd’hui à
la mentalité techniciste tant de force
qu’elle fait coïncider le vrai avec le faisable.
Mais lorsque les seuls
critères de vérité sont
l’efficacité et l’utilité, le
développement est
automatiquement nié. En effet, le vrai
développement ne consiste pas d’abord
dans le “faire”. La clef du
développement, c’est une intelligence capable de
penser la technique et de saisir le sens pleinement humain du
“faire” de
l’homme, sur l’horizon de sens de la personne prise
dans la globalité de son
être. Même quand l’homme agit
à l’aide d’un satellite ou
d’une impulsion
électronique à distance, son action reste
toujours humaine, expression d’une
liberté responsable. La technique attire fortement
l’homme, parce qu’elle le
soustrait aux limites physiques et qu’elle élargit
son horizon. Mais la
liberté humaine n’est vraiment elle-même
que lorsqu’elle répond à la
fascination de la technique par des décisions qui sont le
fruit de la
responsabilité morale. Il en résulte
qu’il est urgent de se former à la
responsabilité éthique dans l’usage de
la technique. Partant de la fascination
qu’exerce la technique sur l’être humain,
on doit retrouver le vrai sens de la
liberté, qui ne réside pas dans
l’ivresse d’une autonomie totale, mais dans la
réponse à l’appel de
l’être, en commençant par
l’être que nous sommes
nous-mêmes.
71. Les
phénomènes de la
technicisation aussi bien du développement que de la paix
montrent qu’il est
aujourd’hui possible de détourner la
mentalité technique de son lit humaniste
originaire. Le développement des peuples est souvent
considéré comme un
problème d’ingénierie
financière, d’ouverture des marchés,
d’abattement de
droits, d’investissements productifs et de
réformes institutionnelles: en
définitive comme un problème purement technique.
Tous ces domaines sont
assurément importants, mais on doit se demander pourquoi les
choix de nature
technique n’ont connu jusqu’ici que des
résultats imparfaits. La raison doit
être recherchée plus en profondeur. Le
développement ne sera jamais
complètement garanti par des forces, pour ainsi dire
automatiques et
impersonnelles, que ce soit celles du marché ou celles de la
politique
internationale. Le développement est impossible,
s’il n’y a pas des hommes
droits, des acteurs économiques et des hommes politiques
fortement interpellés
dans leur conscience par le souci du bien commun. La
compétence
professionnelle et la cohérence morale sont
nécessaires l’une et l’autre. Quand
l’absolutisation de la technique prévaut, il y a
confusion entre les fins et
les moyens: pour l’homme d’affaires, le seul
critère d’action sera le profit
maximal de la production ; pour l’homme politique, le
renforcement du pouvoir;
pour le scientifique, le résultat de ses
découvertes. Ainsi, il arrive souvent
que, dans les réseaux des échanges
économiques, financiers ou politiques,
demeurent des incompréhensions, des malaises et des
injustices; les flux des
connaissances techniques se multiplient, mais au
bénéfice de leurs
propriétaires, tandis que la situation réelle des
populations qui vivent sous
ces flux dont elles ignorent presque tout, demeure inchangée
et sans
possibilité réelle
d’émancipation.
72. La paix, elle
aussi, risque
parfois d’être considérée
comme un produit technique, fruit des seuls accords
entre les gouvernements ou d’initiatives destinées
à procurer des aides
économiques efficaces. Il est vrai que bâtir
la paix demande que l’on
tisse sans cesse des contacts diplomatiques, des échanges
économiques et
technologiques, des rencontres culturelles, des accords sur des projets
communs,
ainsi que le déploiement d’efforts
réciproques pour endiguer les menaces de
guerre et couper à la racine la tentation
récurrente du terrorisme. Toutefois,
pour que ces efforts puissent avoir des effets durables, il est
nécessaire
qu’ils s’appuient sur des valeurs
enracinées dans la vérité de la vie.
Autrement dit, il faut écouter la voix des populations
concernées et examiner
leur situation pour en interpréter les attentes avec
justesse. On doit, pour
ainsi dire, s’inscrire dans la continuité de
l’effort anonyme de tant de
personnes fortement engagées pour promouvoir les rencontres
entre les peuples
et favoriser le développement à partir de
l’amour et de la compréhension
réciproques. Parmi ces personnes, se trouvent aussi des
chrétiens, impliqués
dans la grande tâche de donner au développement et
à la paix un sens pleinement
humain.
73. Au
développement technologique est
liée la diffusion croissante des moyens de
communication sociale. Il est
désormais presque impossible d’imaginer que la
famille humaine puisse exister
sans eux. Pour le bien et pour le mal, ils sont
insérés à ce point dans la vie
du monde, qu’il semble vraiment absurde, comme certains le
font, de prétendre
qu’ils seraient neutres, et de revendiquer leur autonomie
à l’égard de la
morale relative aux personnes. De telles perspectives, qui soulignent
à l’excès
la nature strictement technique des media,
favorisent en réalité leur
subordination au calcul économique, dans le but de dominer
les marchés et, ce
qui n’est pas le moins, au désir
d’imposer des paramètres culturels de
fonctionnement à des fins idéologiques et
politiques. Etant donné leur
importance fondamentale dans la détermination des
changements dans la manière
de percevoir et de connaître la réalité
et la personne humaine elle-même, il
devient nécessaire de réfléchir
attentivement à leur influence, en particulier
sur le plan éthico-culturel de la mondialisation et du
développement solidaire
des peuples. Conformément à ce que requiert une
gestion correcte de la
mondialisation et du développement, le sens et la
finalité des médias
doivent être recherchés sur une base
anthropologique. Cela signifie qu’ils
peuvent être une occasion d’humanisation non
seulement quand, grâce au
développement technologique, ils offrent de plus grandes
possibilités de
communication et d’information, mais surtout quand ils sont
structurés et
orientés à la lumière d’une
image de la personne et du bien commun qui en
respecte les valeurs universelles. Les moyens de communication sociale
ne
favorisent pas la liberté de tous et
n’universalisent pas le développement et
la démocratie pour tous, simplement parce qu’ils
multiplient les possibilités
d’interconnexion et de circulation des idées. Pour
atteindre de tels objectifs,
il faut qu’ils aient pour objectif principal la promotion de
la dignité des
personnes et des peuples, qu’ils soient
expressément animés par la charité et
mis au service de la vérité, du bien et
d’une fraternité naturelle et
surnaturelle. Dans l’humanité, en effet, la
liberté est intrinsèquement liée
à
ces valeurs supérieures. Les media
peuvent constituer une aide puissante
pour faire grandir la communion de la famille humaine et l’ethos
des
sociétés, quand ils deviennent des instruments de
promotion de la participation
de tous à la recherche commune de ce qui est juste.
74. Un domaine
primordial et crucial
de l’affrontement culturel entre la technique
considérée comme un absolu et la
responsabilité morale de l’homme est
aujourd’hui celui de la bioéthique,
où se joue de manière radicale la
possibilité même d’un
développement humain
intégral. Il s’agit d’un domaine
particulièrement délicat et décisif,
où émerge
avec une force dramatique la question fondamentale de savoir si
l’homme s’est
produit lui-même ou s’il dépend de Dieu.
Les découvertes scientifiques en ce
domaine et les possibilités d’intervention
technique semblent tellement
avancées qu’elles imposent de choisir entre deux
types de rationalité, celle de
la raison ouverte à la transcendance et celle
d’une raison close dans
l’immanence technologique. On se trouve devant un
“ou bien, ou bien” (aut
aut) décisif. Pourtant, la
‘rationalité’ de l’agir
technique centré sur
lui-même s’avère irrationnelle, parce
qu’elle comporte un refus décisif du sens
et de la valeur. Ce n’est pas un hasard si la fermeture
à la transcendance se
heurte à la difficulté de comprendre comment du
néant a pu jaillir l’être et
comment du hasard est née l’intelligence .
Face à ces problèmes dramatiques, la raison et la
foi s’aident réciproquement.
Ce n’est qu’ensemble qu’elles sauveront
l’homme. Attirée par l’agir
technique pur, la raison sans la foi est destinée
à se perdre dans l’illusion
de sa toute-puissance. La foi, sans la raison, risque de devenir
étrangère à la
vie concrète des personnes.
75. Paul
VI avait
déjà reconnu et mis en évidence
l’horizon mondial de la question sociale.
En le suivant sur ce chemin, il faut affirmer aujourd’hui que
la question
sociale est devenue radicalement une question anthropologique,
au sens où
elle implique la manière même, non seulement de
concevoir, mais aussi de
manipuler la vie, remise toujours plus entre les mains de
l’homme par les
biotechnologies. La fécondation in vitro,
la recherche sur les embryons,
la possibilité du clonage et de l’hybridation
humaine apparaissent et sont
promues dans la culture contemporaine du désenchantement
total qui croit avoir
dissipé tous les mystères, parce qu’on
est désormais parvenu à la racine de la
vie. C’est ici que l’absolutisme de la technique
trouve son expression la plus
grande. Dans ce genre de culture, la conscience n’est
appelée à prendre acte
que d’une pure possibilité technique. On ne peut
minimiser alors les scénarios
inquiétants pour l’avenir de l’homme ni
la puissance des nouveaux instruments
dont dispose la « culture de mort ». À
la plaie tragique et profonde de
l’avortement, pourrait s’ajouter à
l’avenir, et c’est déjà
subrepticement in
nuce (en germe), une planification eugénique
systématique des naissances.
D’un autre côté, on voit une mens
eutanasica (mentalité favorable à
l’euthanasie) se frayer un chemin, manifestation tout aussi
abusive d’une
volonté de domination sur la vie, qui, dans certaines
conditions, n’est plus
considérée comme digne d’être
vécue. Derrière tout cela se cachent des
positions
culturelles négatrices de la dignité humaine. Ces
pratiques, à leur tour,
renforcent une conception matérialiste et
mécaniste de la vie humaine. Qui
pourra mesurer les effets négatifs d’une pareille
mentalité sur le
développement ? Comment pourra-t-on
s’étonner de l’indifférence
devant des
situations humaines de dégradation, si
l’indifférence caractérise
même notre
attitude à l’égard de la
frontière entre ce qui est humain et ce qui ne
l’est
pas? Ce qui est stupéfiant, c’est la
capacité de sélectionner arbitrairement ce
qui, aujourd’hui, est proposé comme digne de
respect. Prompts à se scandaliser
pour des questions marginales, beaucoup semblent tolérer des
injustices
inouïes. Tandis que les pauvres du monde frappent aux portes
de l’opulence, le
monde riche risque de ne plus entendre les coups frappés
à sa porte, sa
conscience étant désormais incapable de
reconnaître l’humain. Dieu
révèle
l’homme à l’homme; la raison et la foi
collaborent pour lui montrer le bien, à
condition qu’il veuille bien le voir; la loi naturelle, dans
laquelle
resplendit la Raison créatrice, montre la grandeur de
l’homme, mais aussi sa
misère, quand il méconnaît
l’appel de la vérité morale.
76. Un des
aspects de l’esprit
techniciste moderne se vérifie dans la tendance à
ne considérer les problèmes
et les mouvements liés à la vie
intérieure que d’un point de vue psychologique,
et cela jusqu’au réductionnisme neurologique.
L’homme est ainsi privé de son
intériorité, et l’on assiste
à une perte progressive de la conscience de la
consistance ontologique de l’âme humaine, avec les
profondeurs que les Saints
ont su sonder. Le problème du
développement est strictement lié aussi
à notre conception de l’âme humaine,
dès lors que notre moi est souvent
réduit à la psyché et que la
santé de l’âme se confond avec le
bien-être
émotionnel. Ces réductions se fondent sur une
profonde incompréhension de la
vie spirituelle et elles conduisent à
méconnaître que le développement de
l’homme et des peuples dépend en fait aussi de la
résolution de problèmes de nature
spirituelle. Le développement doit comprendre une
croissance spirituelle, et
pas seulement matérielle, parce que la personne
humaine est une « unité
d’âme et de corps » ,
née de l’amour créateur de Dieu et
destinée à vivre éternellement.
L’être
humain se développe quand il grandit dans
l’esprit, quand son âme se connaît
elle-même et connaît les
vérités que Dieu y a imprimées en
germe, quand il
dialogue avec lui-même et avec son Créateur. Loin
de Dieu, l’homme est inquiet
et fragile. L’aliénation sociale et psychologique,
avec toutes les névroses qui
caractérisent les sociétés opulentes,
s’explique aussi par des causes d’ordre
spirituel. Une société du bien-être,
matériellement développée, mais
oppressive
pour l’âme, n’est pas de soi
orientée vers un développement authentique. Les
nouvelles formes d’esclavage de la drogue et le
désespoir dans lequel tombent
de nombreuses personnes ont une explication non seulement sociologique
et
psychologique, mais essentiellement spirituelle. Le vide auquel
l’âme se sent
livrée, malgré de nombreuses thérapies
pour le corps et pour la psyché, produit
une souffrance. Il n’y pas de
développement plénier et de bien commun
universel sans bien spirituel et moral des personnes,
considérées dans
l’intégrité de leur âme et de
leur corps.
77.
L’absolutisme de la technique tend
à provoquer une incapacité à percevoir
ce qui ne s’explique pas par la simple
matière. Pourtant, les hommes expérimentent tous
les nombreux aspects de leur
vie qui ne sont pas de l’ordre de la matière, mais
de l’esprit. Connaître n’est
pas seulement un acte physique, car le connu cache toujours quelque
chose qui
va au-delà du donné empirique. Chacune de nos
connaissances, même la plus
simple, est toujours un petit prodige, parce qu’elle ne
s’explique jamais
complètement par les instruments matériels que
nous utilisons. En toute vérité,
il y a plus que tout ce à quoi nous nous serions attendus;
dans l’amour que
nous recevons, il y a toujours quelque chose qui nous surprend. Nous ne
devrions jamais cesser de nous étonner devant ces prodiges.
En chaque
connaissance et en chaque acte d’amour,
l’âme de l’homme fait
l’expérience d’un
« plus » qui s’apparente beaucoup
à un don reçu, à une hauteur
à laquelle nous
nous sentons élevés. Le développement
de l’homme et des peuples se place lui
aussi à une hauteur semblable, si nous
considérons la dimension spirituelle
que doit nécessairement comporter ce
développement pour qu’il puisse être
authentique. Il demande des yeux et un cœur nouveaux,
capables de dépasser
la vision matérialiste des événements
humains et d’entrevoir dans le
développement un “au-delà”
que la technique ne peut offrir. Sur ce chemin, il
sera possible de poursuivre ce développement humain
intégral dont le critère
d’orientation se trouve dans la force active de la
charité dans la vérité.
CONCLUSION
78. Sans Dieu,
l’homme ne sait où
aller et ne parvient même pas à comprendre qui il
est. Face aux énormes
problèmes du développement des peuples qui nous
pousseraient presque au
découragement et au défaitisme, la parole du
Seigneur Jésus Christ vient à
notre aide en nous rendant conscients de ce fait que: « Sans
moi, vous ne
pouvez rien faire » (Jn 15, 5); elle nous
encourage: « Je suis avec vous
tous les jours jusqu’à la fin du monde »
(Mt 28, 20). Face à l’ampleur
du travail à accomplir, la présence de Dieu aux
côtés de ceux qui s’unissent en
son Nom et travaillent pour la justice nous soutient. Paul
VI nous
a rappelé dans Populorum
progressio que l’homme n’est
pas à même de gérer à lui
seul son
progrès, parce qu’il ne peut fonder par
lui-même un véritable humanisme. Nous
ne serons capables de produire une réflexion nouvelle et de
déployer de
nouvelles énergies au service d’un
véritable humanisme intégral que si nous
nous reconnaissons, en tant que personnes et en tant que
communautés, appelés à
faire partie de la famille de Dieu en tant que fils. La plus grande
force qui
soit au service du développement, c’est donc un
humanisme chrétien,
qui ravive la charité et se laisse guider par la
vérité, en accueillant l’une
et l’autre comme des dons permanents de Dieu.
L’ouverture à Dieu entraîne
l’ouverture aux frères et à une vie
comprise comme une mission solidaire et
joyeuse. Inversement, la fermeture idéologique à
l’égard de Dieu et l’athéisme
de l’indifférence, qui oublient le
Créateur et risquent d’oublier aussi les
valeurs humaines, se présentent aujourd’hui parmi
les plus grands obstacles au
développement. L’humanisme qui exclut
Dieu est un humanisme inhumain.
Seul un humanisme ouvert à l’Absolu peut nous
guider dans la promotion et la
réalisation de formes de vie sociale et civile –
dans le cadre des structures,
des institutions, de la culture et de l’ethos
– en nous préservant du
risque de devenir prisonniers des modes du moment. C’est la
conscience de
l’Amour indestructible de Dieu qui nous soutient dans
l’engagement, rude et
exaltant, en faveur de la justice, du développement des
peuples avec ses succès
et ses échecs, dans la poursuite incessante d’un
juste ordonnancement des
réalités humaines. L’amour de
Dieu nous appelle à sortir de ce qui est
limité et non définitif ; il nous donne le
courage d’agir et de persévérer dans
la recherche du bien de tous, même s’il
ne se réalise pas immédiatement,
même si ce que nous-mêmes, les autorités
politiques, ainsi que les acteurs
économiques réussissons à faire est
toujours inférieur à ce à quoi nous
aspirons.
Dieu nous donne la force de lutter et de souffrir par amour du bien
commun,
parce qu’Il est notre Tout, notre plus grande
espérance.
79. Le
développement a besoin de
chrétiens qui ont les mains tendues vers Dieu dans
un geste de prière,
conscients du fait que l’amour riche de
vérité, caritas in veritate,
d’où procède l’authentique
développement, n’est pas produit par nous, mais
nous
est donné. C’est pourquoi, même dans les
moments les plus difficiles et les
situations les plus complexes, nous devons non seulement
réagir en conscience,
mais aussi et surtout nous référer à
son amour. Le développement suppose une
attention à la vie spirituelle, une sérieuse
considération des expériences de
confiance en Dieu, de fraternité spirituelle dans le Christ,
de remise de soi à
la Providence et à la Miséricorde divine,
d’amour et de pardon, de renoncement
à soi-même, d’accueil du prochain, de
justice et de paix. Tout cela est
indispensable pour transformer les «cœurs de pierre
» en « cœurs de chair » (Ez
36, 26), au point de rendre la vie sur terre « divine
» et, par conséquent,
plus digne de l’homme. Tout cela vient à la fois
de l’homme, parce que l’homme
est le sujet de son existence, et de Dieu, parce que Dieu est au
principe et à
la fin de tout ce qui a de la valeur et qui libère:
« Le monde et la vie et la
mort, le présent et l’avenir: tout est
à vous ! Mais vous êtes au Christ, et le
Christ est à Dieu » (1 Co
3, 22-23). Le chrétien désire ardemment
que toute la famille humaine puisse appeler Dieu « Notre
Père ! ». Avec le Fils
unique, puissent tous les hommes apprendre à prier le
Père et à Lui demander,
avec les mots que Jésus lui-même nous a
enseignés, de savoir Le sanctifier en
vivant selon Sa volonté, et ensuite d’avoir le
pain quotidien nécessaire,
d’être compréhensifs et
généreux à
l’égard de leurs débiteurs, de ne pas
être
mis à l’épreuve à
l’excès et d’être
délivrés du mal (cf. Mt 6,
9-13) !
Au terme de
l’Année
Paulinienne, il me plaît d’exprimer ce
vœu avec les paroles mêmes de
l’Apôtre dans sa Lettre aux Romains: «
Que votre amour soit sans hypocrisie.
Fuyez le mal avec horreur, attachez-vous au bien. Soyez unis les uns
les autres
par l’affection fraternelle, rivalisez de respect les uns
pour les autres »
(12, 9-10). Que la Vierge Marie, proclamée par Paul
VI Mère
de l’Église et honorée par le
peuple chrétien comme Miroir de la justice
et Reine de la paix, nous protège et
nous obtienne, par son intercession
céleste, la force, l’espérance et la
joie nécessaires pour continuer à nous
dévouer généreusement à la
réalisation du «
développement de tout l’homme et
de tous les hommes »
!
Donné
à Rome,
près de Saint-Pierre, le 29 juin 2009, fête des
saints Apôtres Pierre et Paul,
en la cinquième année de mon pontificat.
BENEDICTUS
PP. XVI
©
Copyright 2009 - Libreria Editrice Vaticana
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